Gagnants et perdants de la crise dystrophique de 2018 sur l’étang de Berre

En ce début d’été 2019, l’étang de Berre ne semble pas vouloir faire de crise dystrophique comme en 2018, malgré la chaleur et un mistral plutôt rare, conditions qui ne suffiraient donc pas.
Du coup, la clarté de l’étang même à assez grande profondeur (mais je n’ai pas poussé au-delà de 5m) permet d’observer les macroespèces qui peuplent l’étang.
Mes observations me poussent à vous proposer le présent article. Il part de constats très qualitatifs, mais cela permet de garder les grands ordres de grandeurs.
Comme toute crise écologique (toute crise tout court ?) il y a des perdants, mais aussi des gagnants.

Préambule : anoxie et empoisonnement au H2S, la crise dystrophique de l’été 2018

L’été 2018, l’étang de Berre a connu une grave crise dystrophique. Les cycles (des chaînes alimentaires) « sains » ont été perturbés par la mort d’espèces, notamment de poissons (voir vidéo ci-dessous qui date de 2018), et tout a largement dérapé, avec des blooms planctoniques divers et variés, et des dégagements gazeux importants (NH3, H2S…).

De quoi sont morts les poissons (et d’autres espèces) ? Traditionnellement on en retient deux : l’anoxie et l’empoisonnement au H2S. Il y a sans doute d’autres possibilités, mais ces deux-là peuvent suffire pour commencer à réfléchir.

L’anoxie est une disparition de l’oxygène de l’eau. Les animaux meurent par asphyxie. On considère que les animaux aquatiques respirent mal dès 4 mg/L d’oxygène (en hiver une eau bien oxygénée contient 30 mg/L d’oxygène, mais ce maximum baisse avec la température). Certaines espèces animales résistent mieux que d’autres (les anguilles par exemple, ont la possibilité de respirer en surface). On imagine moins les végétaux (algues, zostères, phytoplancton…) susceptibles de mourir de ça, même si c’est théoriquement possible (la nuit ils consomment de l’oxygène sans en produire par photosynthèse)

Le H2S est un gaz partiellement soluble dans l’eau (comme l’oxygène, on vient de le voir) qui se dégage lors de la dégradation microbienne anaérobie de protéines soufrées (grosses couches d’algues vertes, mais aussi fosses septiques, digestions difficiles…). Il est très actif chimiquement (il attaque le béton, les métaux y compris certains inox..) et est toxique, et notamment mortel pour les organismes aquatiques. A priori peu d’organismes aquatiques semblent capables d’y résister…

Mes observations de 2019 (par comparaison avec 2018)

L’étang de Berre comme la plupart des lagunes méditerranéennes, contient moins d’espèces sédentaires que la mer, car ses grandes variations de température entre l’été et l’hiver (on parle de milieu eurytherme) et de salinité (milieu euryhalin) limitent le nombre de celles-ci. Au printemps le nombre d’espèces de poissons augmente quand ses eaux deviennent plus chaudes que celles de la mer. Ces poissons (daurades, saupes…) ressortiront à l’automne si les petits pêcheurs ne les mangent pas..

Je ne connais certes pas toutes les (macro)espèces de l’étang, mais je commence quand même à m’y connaître un peu. Suffisamment pour repérer si des espèces ont disparu, se sont maintenues, ou… sont plus fréquentes d’une année sur l’autre. Je ne traite pas des poissons, cas trop difficiles…

Entre 2018 et 2019, mes observations m’amènent à la synthèse suivante :

Les espèces « perdantes » :

  • les palourdes
    Elles sont en effet moins présentes. Sur la base des inventaires faits au Jaï, le GIPREB a poussé pour interdire temporairement leur pêche. Ailleurs dans l’étang il reste des palourdes mais on peut aussi remarquer sur certaines plages des amoncellements de palourdes mortes en quantité inhabituelle (photo ci-dessous). Il y a clairement eu une grosse mortalité.
  • les zostères marines
    Les petites taches repérées en 2017 (ici et ) qui nous avaient tant réjouis ne semblent pas avoir survécu. Ces plantes sont connues pour être assez peu tolérantes. Néanmoins on a trouvé par hasard une tache en train de naître. Donc tous les espoirs ne sont pas perdus !!

    Jeunes Zostères marines (Le Ranquet, 0,5m)

     

  • les zostères naines
    Elles ont bien résisté en certains endroits (Saint-Chamas, Istres-Ranquet..), mais en d’autres les herbiers semblent cramés, comme passés au désherbant (Vitrolles-Nord Marettes, Martigues-Ferrières, Istres-Monteau..). Nous avons estimé leur taux de survie à 50% (voir article). On a quand même trouvé de nouvelles taches, comme à Massane (ci-dessous)

    jeunes zostères naines (Massane, -1m)
  • les éponges Halichondrie cierge
    Ces éponges, dont la capacité à coloniser presque tout l’étang avec une vigueur impressionnante nous était apparue entre 2015 et 2017, notamment dans les fonds assez profonds (par exemple au pied du débarcadère Total, voir le film de cet ancien article), semblent n’avoir pas survécu. Nous n’en avons vu qu’une à très faible profondeur (à Massane).

Les cas indéterminés

  • le codium
    Cette algue verte avait commencé à coloniser l’étang à partir de Ferrières. Elle avait ensuite colonisé la côte rocheuse d’Istres (voir cet ancien article) ou la digue du sud de l’étang. Elle a disparu de Ferrières, mais est restée assez présente sur la côte rocheuse d’Istres.
  • les moules
    Certes on aurait pu mettre les moules dans la colonne « perdants » car nombre de moules (toutes?) qui avaient grandi dans les zones profondes de l’étang sont mortes.
    Si nous les avons placées dans les « cas indéterminés » c’est que nombre d’anciens herbiers de zostères semblent en phase de devenir des moulières. C’est surtout au niveau de Bouquet que cette transition m’a impressionné, les feuilles de zostères n’étant plus visibles (mais bien là) sous un nombre impressionnant de naissains. Ailleurs, sur les taches de zostères plus ou moins mortes (Monteau, nord de Figuerolles, Ferrières), cette évolution était moins nette, mais probable. Les moules du fond de l’étang, avant de mourir, sont-elles mortes dans un déchaînement de gamètes? Ou les moules des fonds moins profonds, gavées du plancton des différents blooms, ont-elles pu particulièrement se reproduire ? Quelle que soit l’origine, le nombre de naissains m’a impressionné cette année.
  • les nudibranches (ou limaces de mer)
    Nous n’avons jamais repéré que des pontes (voir ce très ancien article). Nous en avons vu plutôt plus que les années passées, mais c’est discutable.

    Pontes de nudibranches dans zostères naines (Istres-Le Ranquet, -1m)

Les espèces gagnantes

  • les éponges « roses » (que nous n’avons pas encore déterminées) qui sont très présentes dans l’étang de l’Estomac à Fos-sur-mer. Les années précédentes, nous les avions surtout vues à Ferrières. Cette année, nous en avons vu au nord de Figuerolles et sur la côte rocheuse d’Istres (où a été prise la photo ci-dessous) en assez grand nombre pour penser qu’elles ont bénéficié de 2018…
  • Mnemiopsis
    Ce cténaire est en expansion dans l’étang depuis plusieurs années et 2018 ne semble pas avoir freiné ce développement. J’ai plusieurs fois nagé dans des bancs denses. Peut-être ce développement se fait-il au détriment des aurélies (la méduse endémique) comme la thèse de G Marchessaux le soutient, mais on voit encore pas mal d’aurélies.
  • les anémones
    A notre connaissance, il n’y a toujours que deux types d’anémones dans l’étang. Ceux dont nous avons déjà parlé. Les deux types sont beaucoup plus fréquents qu’en 2017 ou début 2018. Il est notamment beaucoup plus fréquent d’en voir des groupes denses.

    Anémones Diadumene lineata sur moules (centrale EDF, 1m)
    Anémones Diadumene lineata sur fond vaseux (centrale EDF, 2m de profondeur)

    anémones Actinia striata (les taches brunes) dans champ de moules à plat (Nord Figuerolles, 1m)
  • Les arénicoles
    On a repéré les petits ballons qui sont les pontes de ces vers depuis longtemps (voir cet ancien article). Cette année il y en a partout (où j’ai plongé…) et en très grand nombre. Impressionnant. J’en ai même vu sortir du fond à Istres à 5m de profondeur. C’est le vainqueur du concours de la survie 2018 ! Ces capacités de stocker l’oxygène et de rester « en apnée » en attendant des heures (des jours?) meilleures lui ont sans doute permis de passer brillamment les dures heures (jours!) de 2018. Bravo aux petites arénicoles !

    Figuerolles, -1m. Les pontes se retrouvent concentrées dans le « cratère » d’une tache de zostères naines qui a souffert en 2018..
    Massane, -2m
    Sur cette photo on en voit qu’au fond, mais on remarque encore des anémones… (centrale EDF, -2m)

    les pontes restent souvent au fond, mais parfois on en voit dériver juste sous la surface…

Conclusion

Cet article écrit très tôt n’est sans doute pas totalement juste ou complet (je le modifierai peut-être au fil de l’été) mais il tente de donner une image d’ensemble de l’étang en cette mi-juillet 2019.
2018 semble avoir tué beaucoup de choses en profondeur, ce qui a été un sale coup aux espèces qui avaient plutôt choisi cet espace (les éponges Halichondries cierges…)… à part sans doute les arénicoles.
Sur la frange littorale, à part certains herbiers de zostères « cramés au désherbant » (le H2S ?), la vie n’est guère différente, avec même certaines espèces plus fréquentes (anémones…).

Pour l’instant 2019 ne présente aucun signe de crise dystrophique et les dégâts de 2018 semblent en cours de résorption (les zostères naines repoussent parfois sur des sites qui paraissaient morts…) mais on attendra l’automne pour être définitif.

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2 commentaires

  1. BonjourUne espèce de poisson de roche  nommé « roucaou » était très présent en 2018 semble avoir disparu d’après mes observations personnelles  en 2019 j »en avais même vu à l’embouchure de l’arc . Cette année j’en ai vu aucun  .

    • Bonsoir Jean-Claude
      Je trouve que les poissons, c’est plus difficile à évaluer.
      Les roucaous je suppose que ce sont les labres.
      Je n’en ai jamais beaucoup vu, mais c’est vrai que je n’en ai carrément pas vu cette année. Je ferai plus attention.
      Par contre le nombre de saupes est impressionnant. A Istres elles ont « nettoyé » une tache de zostère des petites moules qui poussaient dessus. Il n’y a plus que des moignons. Très étonnant.

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