Le modèle du déstockage des fonds

Le présent article ne représente pas la position de l’association L’Étang Nouveau, qui pense que l’étang reçoit encore trop de nutriments (et d’eau douce) et le manifestera samedi prochain 13 juillet, mais c’est un modèle possible que l’été 2019 validera peut-être…

2005-2017 ou un étang en amélioration régulière

Le modèle du stockage/déstockage d’azote (et éventuellement de phosphore) par les fonds de l’étang nous a été suggéré pour la première fois par l’intervention au colloque Lagun’R de 2011 d’un scientifique marseillais : Patrick Raimbault.

Dans cet exposé, il y a plusieurs indicateurs et ordres de grandeur intéressants, notamment la production primaire des lagunes méditerranéennes. Celle-ci est de l’ordre de 200 mgC/m³j quand la lagune est équilibrée, et en 2006, année de dystrophie, pour l’étang de Berre elle a atteint 1570 mgC/m³j. La courbe de la production primaire est très proche de celle du taux de chlorophylle A, qui est plus souvent disponible.

Or selon les calculs de (l’équipe de) ce scientifique, les apports d’azote (par le canal EDF, les rivières et autres) n’expliquaient que 15% environ de cette production primaire : l’essentiel de celle-ci avait été générée par l’azote stocké dans l’étang lui-même, sans doute partiellement dans le sédiment, puis « recyclé » dans les boucles trophiques.

Or après 2006 et sur un temps plus long que celui pris en compte par le chercheur à l’époque, la production primaire a baissé. La courbe ci-dessous issue du rapport sur l’état du milieu pour le comité de bassin (rapport cosigné par EDF et le GIPREB, dont nous parlions dans cet article (les liens ne fonctionnent plus, le GIPREB a modifié son site Internet et nous n’avons pas retrouvé ce document dans leur nouveau site) montre clairement une tendance à la baisse entre 2000 et 2014, qui s’est sans doute prolongée jusqu’en 2017, malgré le pic (très) relatif de 2006.

Cette baisse tendancielle du taux de chlorophylle, associée à la clarté chaque année meilleure que nous constations sur l’étang, nous avait laissé penser que l’étang était de moins en moins eutrophe, par déstockage régulier : il y avait davantage de matière organique exportée (vers la mer par Caronte, par les poissons et les coquillages pêchés, par les algues ramassées ou relargage dans l’atmosphère…) que les apports ne le permettaient.

Un tel raisonnement permettait d’être assez optimiste.

On retiendra toutefois que M Raimbault arrivait dans son exposé à une conclusion inverse, en ne parlant pas de déstockage de nutriments, mais bien de stockage, avec l’image suivante :

L’exposé de M Raimbault concluait donc par un stockage par l’étang de 52% de l’azote entré sur l’année et de 68% du phosphore.

Cette conclusion, sans doute influencée par l’année 2006 dont on voit après coup qu’elle était anormale (comme 2018?) ne cadrait pas selon nous avec la baisse de la production de matière organique des années suivantes, mais l’exposé avait l’avantage de poser le problème des entrées et sorties de matière du système. Un vrai problème de génie chimique (et biologique, pour le coup).

L’image de conclusion avait aussi l’avantage d’indiquer toutes les incertitudes des calculs de l’équipe de M Raimbault : les apports atmosphériques (du fait des industries lourdes locales, notre air est souvent riche en oxydes d’azote…), la sortie d’azote par dénitrification ou par les ulves ramassées ou décomposées sur les plages…

 

L’énorme dystrophie, et l’énorme dégazage d’ammoniac, de l’année 2018

L’année 2018, avec son énorme crise dystrophique (avec une production primaire sans doute supérieure à celle de 2006, proche peut-être des chiffres des années 1990, voir courbe précédente, nous attendrons les rapports du GIPREB pour, peut-être, en avoir une idée) a surpris tout le monde ou presque.

Selon le modèle ébauché par M Raimbault pour l’année 2006, en 2018, à cause du cocktail chaleur + manque de vent + nutriments apportés au mauvais moment, les cycles « vertueux » du recyclage de la matière organique par une biodiversité équilibrée s’est enrayé. On a eu des blooms successifs, de plancton et de macroalgues, et de grosses poches d’anoxie par surdéveloppement de zooplancton.

Cette phase s’est clairement accompagnée d’un énorme déstockage d’azote sous forme ammoniacale (que de nombreux usagers de l’étang ont senti). Quelle quantité exacte ? Personne sans doute ne peut l’évaluer, mais elle est sans doute suffisamment grande pour avoir une conséquence dans la situation de 2019.

2019 ou une canicule sans conséquence à ce jour sur l’étang.

Une lagune chaude peut être stable, il suffit qu’elle soit pauvre en nutriments. C’est sans doute le cas de lagunes méditerranéennes plus méridionales que Berre (Bizerte en Tunisie par exemple).

Cette année 2019 a vu tous les records de chaleur battus pour un mois de juin. L’étang est monté à 29°C (en surface au moins, il y a actuellement au moins une thermocline) dès juin, ce qui ne s’était encore jamais vu. Il n’y a pas de vent (ou très peu) depuis plusieurs semaines.

Pourtant, au jour où nous écrivons (le 9 juillet), l’étang n’est toujours pas entré en crise dystrophique. Hier au large d’Istres, des fonds de 3m pouvaient être vus depuis la surface. Il y a clairement une production de plancton (eau parfois jaunâtre, peut-être les Noctiluca scintillans qu’on peut repérer la nuit) et d’ulves, mais rien de comparable à 2018, et encore rien de la catastrophe annoncée. Cette situation surprenante mérite d’être expliquée, surtout si on a en tête que l’étang a perdu en 2018 une partie de sa biodiversité et qu’il devrait être moins stable écologiquement.

Une explication de cette apparente (et provisoire) stabilité peut-être le déstockage massif de 2018, parce que l’azote restant, plus faible qu’au printemps 2018, limiterait aujourd’hui le développement de phytoplancton ou des ulves (qui reste important mais sans excès).

Conclusion, 2019 ou un été intéressant pour comprendre l’étang

L’étang en ce début juillet 2019 est étonnamment clair, alors que sa température a atteint depuis 3 semaines des valeurs qui pouvaient laisser craindre des blooms et une crise écologique du type de celle de 2018.

Si cela se confirme, alors cela pourrait valider le modèle apparemment simpliste, mais quand même bien séduisant, du stockage/déstockage de la matière organique par les fonds. La nature serait plutôt bien faite, puisque le dégazage d’ammoniac une année d’anoxie (comme 2018) interdirait la même dystrophie l’année suivante par manque (relatif) d’azote…

Cet automne l’État doit statuer sur la possibilité pour l’étang d’atteindre (ou non) le bon état écologique au sens de la Directive Cadre sur l’Eau et la pertinence de constituer un dossier de dérogation. Contrairement aux cris d’orfraies des maires du pourtour de l’étang auxquels cet agenda a été récemment présenté et qui en ont profité pour déposer plainte, cet agenda n’est peut-être pas si mauvais car cet été sera sans doute riche d’enseignements et nous permettra de réfléchir avec un peu de recul sur la crise de 2018…

 

 

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