La Durance, la rentabilité actuelle du pompage-turbinage et l’aménagement du territoire

La Durance, dernier gros affluent du Rhône, est LA rivière de la région PACA, 75% de son eau, son « arbre de vie ». En 1955, par une loi, le parlement national a décidé son aménagement avec plusieurs buts :

  • la production d’électricité,
  • l’irrigation,
  • la production d’eau potable,
  • la régulation des crues.

L’aménagement de la rivière qui en a résulté, son détournement sur 220 km par des canaux équipés de centrales (on appelle cela la chaîne hydroélectrique de la Durance) est unique en France. Il a eu de lourdes conséquences écologiques :

  • bouleversement de la biodiversité de la rivière (et de l’étang de Berre vers lequel l’eau a été dérivée)
  • quasi-arrêt du charriage des matériaux solides (et recul des plages de Camargue et du Languedoc)
  • quasi-arrêt de l’alimentation des nappes phréatiques (devenues beaucoup plus basses).

De plus les grandes crues sont plus dangereuses, du fait de la disparition des crues moyennes.
Pour résoudre ces problèmes, notre association plaide pour la transformation de la chaîne en pompage-turbinage. Paradoxalement, il faudrait pour cela revenir à une politique d’aménagement du territoire que la France a largement abandonnée.

L’aménagement du territoire

Le terme « aménagement du territoire » est associé en France aux gros chantiers des « 30 glorieuses », ces 30 années entre 1945 et 1975 pendant lesquelles la France a connu un développement économique sans précédent, mais aussi des destructions écologiques également sans précédent. Dans notre région, le meilleur exemple est donc la construction de la chaîne hydroélectrique de Durance avec ses énormes barrages (Serre-Ponçon, Sainte-Croix) et ses énormes canaux. Ces (gros) projets ont en commun d’avoir été décidés un jour par des politiques, au contraire d’évolutions plus lentes et diffuses comme l’automobile ou Internet.

Depuis quelques décennies, le marché est devenu peu à peu la référence, et peu à peu les politiques ont réduit ces gros projets publics très gourmands en capitaux et à rentabilité souvent à long terme et multi-facteurs.

En 2008, le marché (et le libre-échange) a montré sa limite de pertinence et les États se sont endettés lourdement pour sauver nos banques fourvoyées dans l’immobilier américain. La création ces dernières années d’un marché européen dérégulé de l’électricité crée de surprenants résultats.

Un « marché » de l’énergie électrique européen bien désorganisé

Aujourd’hui, au moins pour les gros consommateurs (les entreprises suffisamment grosses), il existe un marché de l’électricité. Les contrats peuvent être passé à prix libre (qui peut varier selon que l’heure est « de pointe » ou « de base »).

Pour la zone Allemagne/France/Grande-Bretagne/Suisse/Autriche/Belgique/Pays-Bas, les prix du marché sont donnés au jour le jour sur EPEX SPOT. Par exemple, les volumes et les prix du MWh au 30 octobre 2018 pour le lendemain (le 31 octobre 2018) étaient:

prix MWh

S’il y a du vent, les prix en Allemagne sont bas car les nombreuses éoliennes tournent. Et globalement les prix sont très volatils, et dépendent aussi des subventions plus ou moins cachées (éolien, photovoltaïque, nucléaire… mais aussi hydraulique). Cette volatilité ne permet guère d’imaginer des gros chantiers à amortir sur le long terme. Étonnamment, l’énergie hydraulique se sort assez mal de cette situation.

En 2017 les producteurs d’électricité suisses admettaient limiter la maintenance de leurs centrales hydroélectriques existantes et que les centrales hydroélectriques en construction ne seraient pas rentables avant plusieurs années, comme le rapportait le journal Le Temps dans cet article (mai 2017).

Ce sera notamment le cas des énormes centrales à pompage-turbinage

  • de Linth-Limmern  mise en route faite en 2017, d’un coût de 2 milliards de francs suisses (1CHF ≈ 1 €) pour une puissance de 1,5 GW avec 900 m de dénivelé entre les bassin amont et aval
  • et de de Nant de Drance, puissance 900MW, mise en route prévue en 2019.

Les films ci-dessous (en allemand dans le cas de Limmern) montrent l’énormité des chantiers. Ces deux centrales pourront consommer un quart de l’électricité suisse lorsqu’elles pomperont, et produire un quart lorsqu’elles turbineront.

La conclusion de l’article du Temps indique que seul le long terme permettra d’y voir clair sur la rentabilité de ces méga-projets.

Le grand espoir, bien sûr, est que l’hydraulique suisse redevienne rentable grâce à une remontée des prix et à la sortie du nucléaire en Allemagne. Mais quand ? À Berne, l’Office fédéral de l’énergie ne prévoit aucune amélioration avant 2022. D’ici là, le développement rapide des technologies (nouvelles formes de stockage de l’électricité, maisons autonomes) pourrait rendre les grandes centrales de pompage-turbinage définitivement obsolètes.

«Physiquement, personne ne doute de leur utilité», estime Michael Wider, directeur pour la production d’électricité en Suisse chez Alpiq. Le pompage-turbinage permet en effet de stocker des réserves d’énergie en amenant l’eau dans les lacs d’accumulation, et de produire à volonté lorsque le solaire et l’éolien flanchent à cause de la météo. «Mais il faut un certain nombre d’heures de production par an pour qu’elles soient rentables, et on ne sait pas combien il y en aura. C’est le grand point d’interrogation.»

Heinz Karrer, l’ancien patron d’Axpo, aujourd’hui président du lobby patronal Economiessuisse, estime «plus que probable» que la rentabilité puisse à terme être assurée, grâce à la durée de vie très longue de ces centrales – Linth-Limmern a une concession lui permettant de tourner jusqu’en 2095.

La Suisse a-t-elle englouti des milliards dans des «éléphants blancs», dépassés avant même d’être mis en service? L’avenir le dira. Mais pour Patrick Dümmler, le spécialiste d’Avenir Suisse, une chose est claire: «On a investi beaucoup, beaucoup d’argent dans un futur incertain.»

En France, le cas particulier d’EDF et du nucléaire

En France, EDF a aussi un « gros » chantier d’hydroélectricité, celui de la Romanche. Dans le reportage ci-dessous, il est présenté comme le « plus gros chantier d’Europe », mais la puissance ne sera que de 90 MW (et en en supprimant 60) et est présenté comme un gain écologique… alors que l’essentiel du débit de la rivière passera dans un canal sur 10 km (ça nous rappelle quelque chose). Il ne s’agit pas de pompage-turbinage mais de turbinage simple.

Car en fait, l’essentiel des investissements d’EDF va vers le nucléaire avec

Ces chantiers liés au nucléaire saignent EDF et on parle parfois de faillite.

La chaîne hydroélectrique de Durance a une puissance totale de l’ordre de 2GW, donc sa transformation en pompage-turbinage serait comparable aux grands projets suisses de Linth-Lmmern ou de Nant de Drance. Il n’y aurait pas de tunnel à construire, mais par contre de nombreuses pompes à installer. Un budget en centaines de millions d’euros.

Un tel chantier ne serait pas forcément compatible avec la trésorerie actuelle d’EDF,  particulièrement du fait du manque de rentabilité à court terme.

La Durance ou l’aménagement du territoire.

Mais transformer la chaîne hydroélectrique de Durance en pompage-turbinage ne se résume pas à un problème de production électrique, plus ou moins rentable selon le marché de l’électricité. Il s’agit aussi et surtout de retrouver une Durance en bon état! Et si on intègre

  • le gain (chiffrable) lié à des plages de Camargue et du Languedoc qui reculeront moins,
  • les gains (moins facilement chiffrables mais considérables) liés à une nappe phréatique de Durance en bon état, en quantité comme en qualité,
  • aux gains liés à une meilleure disponibilité d’eau en cas d’année sèche (l’eau turbinée n’est plus perdue puisqu’elle peut être repompée),

ce projet nous paraît rentable pour le territoire régional, au moins à long terme.

C’est typiquement un projet d’aménagement du territoire, et celui-là rattraperait les erreurs du passé. Il faut y mettre de l’argent public. L’Europe, qui a accepté le sauvetage des banques et qui nous demande de sauver nos rivières (Directive Cadre sur l’Eau), n’osera pas s’y opposer.

Question subsidiaire : quel personnage politique acceptera de voir le problème de la Durance et de lui chercher une solution?

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