Comparaison étang de Berre baie de Kesennuma (et importance des feuillus et du fer pour les huîtres)

L’étang de Berre n’a jamais eu d’ostréiculture, mais il avait partiellement été colonisé par les huîtres dans les années 1950. Cette situation peut-elle revenir ?

Une comparaison avec une baie japonaise peut apporter quelques réponses, et surtout nous encourager à préserver la ripisylve encore importante de l’étang (et des tributaires) et d’y encourager les feuillus.

Les huîtres sauvages et cultivées en France

Les français ont inventé l’ostréiculture industrielle… et l’ont durement payé par des mortalités par virus qui ont par 2 fois ravagé les élevages. Ils ont aussi lâché une espèce invasive.

  • L’huître native en France est l’huître plate (Ostrea edulis) elle était consommée par les Romains (et sans doute bien avant). Elle est cultivée à partir des années 1860
  • Dans les années 1920, les huîtres plates sont largement touchées par un virus. La culture de l’huître creuse portugaise (Crassostrea angulata), déjà établie, devient largement majoritaire
  • A la fin des années 1960, plusieurs changements interviennent
    – les huîtres plates sont à nouveau touchées par des maladies et leur culture devient très minoritaires (5000 t/an)
    – les huîtres creuses portugaises sont également touchées. Elles disparaissent de la nature et leur culture est abandonnée au profit de l’huître creuse « japonaise » (Crassostrea gigas) qu’on importe à grand tonnage d’Amérique du Nord et du Japon.  Cette dernière s’installe si bien qu’on la considère comme invasive (elle est omniprésente dans le bassin d’Arcachon, dans le port de Sète…). La production atteint 120 000 t/an
  • A partir de 2008 et pendant quelques années, l’huître creuse japonaise est à son tour touchée par un virus. Des sélections de souches résistantes semblent avoir réglé le problème… pour l’instant ?

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Ces mortalités par virus ont beaucoup fait réfléchir. Les élevages industriels sont souvent concentrés et les sédiments situés en dessous ont un taux élevé de matière organique. On les soupçonne d’être des bouillons de cultures d’où jaillissent régulièrement de nouveaux virus… Les ostréiculteurs d’Arcachon comptent sur la marée pour « nettoyer » le sédiments sous leur tables (et les conçoivent et les disposent  en ce sens), ceux de Thau n’ont pas cette solution…

Cependant les récifs d’huîtres naturels (comme ceux dont nous avons parlé concernant la baie de Cheasapeake (encore une autre espèce : Crassostrea virginia) peuvent également être très denses… et sont fixes.

L’huître, une espèce qui peut supporter des salinités faibles (mais s’y reproduit mal)

On peut trouver des huîtres loin en remontant les estuaires, donc cet animal, sous forme adulte, peut supporter des dessalures importantes et même des sauts de salinité qui peuvent être violents lors des crues.

Cependant elles se reproduisent relativement mal dans les endroits trop dessalés et ces endroits dépendent donc d’une alimentation en larves depuis d’autres endroits plus propices à la reproduction :

  • nous l’avions indiqué pour l’espèce Crassostrea virginica dans notre article sur la baie de Chesapeake
  • pour les huîtres « belon » (l’huître plate) on va chercher les naissains en mer (baie de Quiberon, un des rares endroits où il en reste suffisamment) et on les fait grossir en zone plus riche et le cas échéant moins salée (estuaire du Bélon, baie du Mont St Michel…)

Nous pensons que l’huître pourrait déjà vivre dans l’étang, au moins sous forme adulte.

La baie de Kesennuma et l’importance du fer et des feuillus dans la production aquacole

Dans cette baie japonaise, l’huître Crassostrea gigas est dans son périmètre d’origine. Elle y est cultivée (sous radeau) depuis longtemps. La production annuelle d’huîtres de la seule région (le Tohoku) est d’env 80000 t (contre 120000 t pour toute la France et de 225000 t pour tout le Japon).

Japon 2012 miyagi Kesennuma ostreiculture huitre recolte

Shigeatsu Hatakeyama

Un ostréiculteur de cette baie, Shigeatsu Hatakeyama (qui cultive aussi les coquilles St Jacques, voir photo), avait connu la déforestation des montagnes environnant sa baie et la baisse concomitante de sa production. A la suite d’un voyage dans l’estuaire de la Loire (!), il s’est convaincu de l’importance des forêts en amont de la rivière pour les huîtres de l’estuaire.

Il s’est alors investi dans la reforestation de ces montagnes et il a motivé ostréiculteurs et autres à travers une association (“Kaki no Mori wo Shitau Kai Mori wa Umi no Koibito », La forêt est besoin de la mer, la mer a besoin de la forêt). Ses succès lui ont valu d’être un des « héros des forêts » de l’ONU en 2012, un an après le tsunami. La production a repris en effet étonnamment vite après le tsunami et beaucoup ont lié cela à la reforestation des environs de la baie.

Son histoire est racontée plus en détail dans cet article du blog Aquablog «Une leçon japonaise : La mer a besoin des forêts » (qui date de 2009) ou ici dans un bon article des nations Unies (en anglais) lié à son prix en 2012 (d’où est tirée la photo ci-dessous).

huîtres sous radeau

Le fer comme facteur limitant possible de la productivité d’un estuaire

La démarche de cet ostréiculteur était empirique et « instinctive », mais elle a été renforcée par un rapprochement avec les travaux de scientifiques de l’université d’Hokkaido, notamment le Pr Katsuhiko Matsunaga, qui ont prouvé que des acides provenant des feuilles tombées étaient transportés par les eaux des ruisseaux et des fleuves jusqu’à la mer où ils favorisaient le développement du plancton, le premier maillon de la chaîne alimentaire (citation extraite du récent best-seller écolo La vie secrète des arbres).

Les acides provenant des feuilles sont les acides fulviques, qui ont la particularité chimique de pouvoir s’attacher beaucoup d’atomes de fer et ainsi de transporter ce fer. Or le fer a depuis longtemps été identifié comme un facteur limitant de la production phytoplanctonique (sur la moitié des océans!!). Un des « problèmes » de la vie sur terre actuellement (depuis que l’oxygène est majoritaire dans l’atmosphère, ça fait donc un moment) est que le fer est souvent absent de l’eau sous forme dissoute car il est vite oxydé et précipité (sous forme solide et non plus dissoute, donc). D’ailleurs certaines entreprises privées proposent de fertiliser l’océan avec du fer pour stimuler la croissance des algues et ainsi piéger du carbone et réduire l’effet de serre…

En 2011 à été publié le travail d’une équipe franco-américaine sur le cycle du fer dans les océans : les zones côtières sont évidemment privilégiées… ainsi que les fonds où des conditions réductrices peuvent permettre un relargage du fer sous forme dissoute. Les amateurs de biochimie peuvent en lire un résumé ici et l’image ci-dessous en est tirée :

schéma synthétique du cycle du fer dans les océans

De manière plus accessible, cette page du site Plancton du monde (merci Pierre Mollo !) résume les liens entre sels minéraux (entre autres le fer) et production phytoplanctonique.

L’étang de Berre, ses huîtres et sa ripisylve

L’idée de cet article est venu de la carte de Paul Mars, que nous avions déjà diffusée à la fin de notre article de Comparaison avec Chesapeake et que nous reproduisons ci-dessous.

carte paul mars huitres en jaune

Il apparaît évident que le seul banc d’huîtres indiqué par Paul Mars s’était installé à l’embouchure de l’Arc, la plus grosse rivière se jetant naturellement dans l’étang. Cette rivière amène logiquement nitrates et phosphates, mais aussi toutes les feuilles des feuillus de sa ripisylve, ce qui explique le développement rapide de ce banc (inconnu des pêcheurs avant guerre).

On notera cependant qu’un témoignage indique d’autres bancs d’huîtres vers les 3 frères, donc tout au sud de l’étang.

En comparaison, le littoral du mont Calaraou recouvert de pins d’Alep aujourd’hui (et sans doute au début des années 1960 quand Paul Mars écrivait sa thèse), n’a été colonisé que par les moules, espèce pionnière moins exigeante. Les résineux ne sont pas aussi bons pour recycler la matière (les feuillus sont une invention plus récente de la nature et de ce point de vue plus performante) et la biodiversité en général moindre sous les résineux que sous les feuillus, notamment ceux à racines profondes, capables de remonter les sels minéraux depuis très profondément.

Conclusion : Protéger notre littoral et y encourager les feuillus et… tenter une réimplantation d’huîtres

La science a l’avantage d’être universelle : si le fer de l’acide fulvique dû aux arbres peut booster les huîtres au japon, ce doit être aussi le cas en France !

Or le littoral de l’étang de Berre, au moins sa rive occidentale, est étonnamment boisé. Pour l’instant le pin d’Alep y domine largement, mais comme nous l’avions écrit dans notre article de comparaison avec la forêt de Castillon, ou comme peuvent s’en apercevoir les promeneurs du Parc de Figuerolles, les chênes verts ou même pubescents sont prêts à les remplacer, ou y favoriser d’autres feuillus comme le fait sur les pentes de la Sainte Victoire l’ARPCV. Les résultat ne seraient certes pas pour demain, mais les générations futures apprécieront !

Enfin avec le retour des zostères (reconnu même par le GIPREB) et la disparition des phases anoxiques du fond (en tout cas nos observations nous laissent penser que des huîtres pourraient survivre, les mesures de la campagne Predhypo ont montré que les zones anoxiques « se déplaçaient rapidement » ) une expérience de transplantation d’huîtres nous semblerait plus que jamais opportune.
On ne serait pas les premiers à tenter ce genre d’expérience (voir cet article du magazine La Croix l’huître au menu, pour sauver la baie de Chesapeake). En France, sur la Rance, EDF, pour compenser l’impact désastreux du chantier de l’usine marémotrice, avait réensemencé cet estuaire avec des coquilles St Jacques, cette société pourrait effectivement tenter quelque chose pour améliorer son image ici…

Qui ne se réjouirait de voir un jour sur les bord de l’étang de Berre quelques bars à huîtres qui sont à la mode partout dans le monde ou en France (comme ci-dessous à Caen)… sauf chez nous !

bar à huîtres caen

2 commentaires

  1. Encore un article super intéressant où on apprend plein de choses, cartes à l’appui et qui donne de nouvelles pistes pour enrichir notre étang …Ainsi argumenté, on attend une réaction logique d’EDF, ils zont plus ka !! 😉

  2. Bonjour, je reprends votre excellent article du 3 mai 2015, comparatif No 6 sur la salinité, entre autre, et la comparaison du golfe de Fos avec l’étang, où apparaît une grande similitude.
    L’anse de carteau connue pour l’élevage de moules, depuis plus de 30 ans, produit des huîtres, commercialisées depuis 2015, huîtres excellentes.
    Votre réflexion sur la conchyliculture d’huîtres dans l’étang serait, à priori, réaliste, pourrait contribuer à redorer l’image en développant une activité agrotouristique.
    Pour mémoire, l’emprise du parc à huîtres dans l’anse de Carteau est de 8 ha, il y a de la place !
    Bonne journée.

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