La Bléone et la dynamique sédimentaire des rivières

Cet article, un peu général sur les problèmes que posent les seuils des rivières, est écrit

  • en prélude à l’article à venir sur notre « Grand Saut pour une Durance Vivante » 2017 (notre action dans le cadre de l’opération internationale « Big Jump ») qui se passera le 9 juillet prochain près de seuils importants de la Durance,
  • du fait d’un cas concret : des travaux d’abaissement/arasement de seuils sur la Bléone sont actuellement en cours d’enquête publique.

Une occasion pour parler un peu de la Bléone, avant d’élargir.

La Bléone

La Bléone est un affluent de la Durance en rive gauche. Elle traverse la ville de Digne et se jette dans la Durance juste entre Château-Arnoux-Saint-Auban et Les Mées.
Depuis plusieurs années, la qualité de l’eau de cette rivière s’améliore et l’apron du Rhône (petit poisson endémique du bassin du Rhône et considéré comme bon indicateur de qualité des eaux) est en phase de recolonisation à partir des parties hautes de la rivière (source AAPPMA Bléone).
La continuité écologique avec la Durance est cependant quasi annulée par le barrage de Malijai. Ce barrage a pour fonction de détourner les eaux de la Bléone vers le canal EDF. Il a été logiquement construit à la côte du canal EDF local. Le lit aval de la Bléone passe sous le canal EDF.

barrage malijai ensemble reduit annoté

Le barrage de Malijai constitue une discontinuité majeure, à la fois pour les limons qui descendent mal (mais les sédiments « voyagent » surtout lors des crues, et le barrage est alors ouvert en général), mais surtout pour les poissons qui ont du mal à le remonter. Le tronçon local de la Durance possède des truites fario sauvages (repérées régulièrement lors des pêches électriques de suivi de la contamination au mercure de cette partie de la Durance – source AAPPMA Bléone) qui ne remontent pas en Bléone alors que ce serait logique… L’intérêt de détourner cette eau (quelques m³/s…) pour la turbiner au prix d’une telle discontinuité est régulièrement discuté car ce détournement pourrait valoir à la France une condamnation au titre de la DCE.

Mais la Bléone possède bien d’autres seuils, plus petits mais ayant également un impact écologique. C’est le cas à Digne où 4 seuils font actuellement l’objet d’un projet d’arasement ou d’abaissement, ce qui est une bonne nouvelle.

Le projet d’arasement ou d’abaissement de 4 seuils à Digne

Ce projet est actuellement en phase d’enquête publique (voir ici sur le site de la préfecture). Nous en avons tiré le « résumé non technique » : SMAB -Travaux seuils – Pièce 1 – Resume

Il concerne 4 seuils, dont 2 seraient arasés, et 2 abaissés.

 image ci-dessus  : carte extraite du résumé de l’enquête publique

Ces seuils ont été construits suite à des extractions de granulats entre 1970 et 2000. Le lit du fleuve a été peu à peu abaissé et les conséquences imprévues ont été nombreuses: le grand pont de Digne s’est affaissé, les prises d’eau des agriculteurs se sont trouvées parfois à 1m 80 au dessus du lit, de nombreux adoux ont disparu et le collecteur principal d’égout enfoui à sa construction sous le lit de la rivière a été mis au jour et emporté par une crue, les digues en enrochement se sont trouvées déchaussées au- dessus du lit (source AAPPMA Bléone). Pour protéger les ouvrages on a alors mis en place des seuils transversaux et là d’autres problèmes sont apparus (voir chapitre suivant), d’autant que des extractions de gravier ont parfois été autorisées en aval des seuils…
Depuis 1994, les extraction de granulats en lit mineur des rivières sont interdits et les concessions n’ont pas été renouvelées. On peut imaginer que les souilles d’extraction se comblent depuis cette date, mais celles-ci étaient parfois profondes… et le temps qu’elles soient comblées, ce qui peut durer plusieurs dizaines d’années, elles captent les sédiments.

Seuils de rivières et dynamique sédimentaire
Pour comprendre l’intérêt et les défauts des seuils construits sur les rivières, on peut les comparer aux digues qu’on a construites sur les (grandes) plages de bord de mer quand on a remarqué que celles-ci reculaient.
Comme expliqué dans un article précédent, le sable d’une (grande) plage n’est pas fixe, il a été amené par un courant côtier (et plus ou moins directement depuis l’embouchure d’un fleuve) et partira tôt ou tard vers l’aval, mais sera remplacé par du sable nouveau venu de l’amont.
Si la plage recule avec le temps, c’est qu’il y a simplement plus de sable qui s’en va que de sable qui arrive (et inversement).
Quand une plage recule localement, la tentation est grande de construire un épi transversal pour retenir le sable. Cela peut effectivement améliorer la situation de manière locale, mais évidemment la plage risque de reculer plus vite en aval de cet épi, puisque dans cette partie, le sable continuera de s’en aller vers l’aval, alors que l’épi empêchera les nouveaux apports. Les communes « en aval » n’ont alors d’autre choix que de construire elles aussi des épis, et ainsi de suite.
C’est ainsi que quelques grandes plages « touristiques » ont pu se couvrir d’épis alors qu’on sacrifiait d’autres endroits qui ont reculé d’autant plus vite.

côte luc sur mer recadree annotée

image ci-dessus : côte de Luc-sur-mer (Calvados),
la partie droite a fortement reculé en 30 ans (souvenir personnel)

côte Grau du Roy recadree

image ci-dessus : côte du Grau-du-Roi (Gard)

Le fond d’une rivière se comporte de manière assez comparable. Il est constitué de sédiments plus ou moins gros qui se déplacent plus ou moins vite selon la vitesse de l’eau. Mais globalement le fond reste constant par compensation des départs et des apports.

Si à un endroit on voit le fond (et la surface de l’eau) baisser, c’est souvent que les apports depuis l’amont ont faibli, par exemple à cause d’une extraction de granulats. Comme pour une plage, la solution locale est alors de construire un seuil, qui va éviter le départ des sédiments en aval et maintiendra un niveau d’eau (et des nappes phréatiques associées) devenu artificiel.

Évidemment, en aval de ce seuil, la situation empire : le fond s’abaisse encore plus vite et les rives s’érodent, et on construit un autre seuil, et ainsi de suite…
Pratiquement on crée alors un fond de la rivière en escalier, alors qu’il était auparavant en pente (plus ou moins) régulière. On transforme la rivière en une succession de lacs larges et peu profonds, avec une eau plus chaude et peu oxygénée, la rivière passe alors de « 1ère catégorie » (eau vive) à « 2ème catégorie » et les poissons, notamment, ne sont plus les mêmes…

effet des seuils transversaux

effets des seuils transversaux
(image tirée du résumé de l’Enquête Publique citée)

Une préoccupation récente des services d’aménagement

Globalement, les écologistes ne peuvent que se réjouir de travaux d’arasement ou d’abaissement de seuils, qui ne peuvent que rapprocher la rivière de son état naturel, et de ses équilibres trop longtemps perturbés (pour peu que les causes des déséquilibres aient disparu).

Les aménageurs intègrent peu à peu les besoins de la nature dans leur réflexion :

  • le contrat de rivière Bléone intègre donc quelques arasements de seuils, le SMAB est donc plutôt en pointe comme aménageur.
  • l’ARPE PACA et le SABA proposent le 26 juin prochain (2017) une journée technique sur les « continuités écologiques des cours d’eau ». C’est un lundi donc ça ne s’adresse guère aux militants associatifs, mais peut-être que certains pourront s’y rendre. Et ça rassure un peu de voir les aménageurs se former sur ce thème…
    journée ARPE continuité écologique

On attend des mesures concrètes sur des seuils de la Durance. Il n’y avait rien de tel au contrat 2008 -2014, espérons que le SAGE Durance actuellement en écriture soit plus ambitieux sur ce point… Motiver nos aménageurs dans ce sens sera un des buts de notre action « Grand Saut pour une Durance Vivante (2017) » (article et invitation à venir).

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