Publié par : pascal bazile | 3 septembre 2016

Comparaison n°7 : l’estuaire de la Rance

En 1966 furent mises en service par EDF la centrale de Saint-Chamas chez nous et l’usine marémotrice de la Rance en Bretagne. Dans les 2 cas il y a eu un bouleversement écologique des masses d’eau associées (étang de Berre et Durance pour nous, estuaire de la Rance pour les bretons) dénoncé par des oppositions plus ou moins soutenues par les autorités locales, avec en face EDF et ses gros moyens.

Suffisamment de points communs pour s’amuser à une nouvelle comparaison.

L’histoire de l’usine marémotrice de la Rance selon EDF

La Rance est une petite rivière qui se jette dans la Manche entre Saint-Malo et Dinard, juste à l’ouest de la baie du Mont-Saint-Michel.

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image tiré du site faiteslepleindavenir.com

La baie du Mont-Saint Michel et la côte d’Émeraude où se jette la Rance sont connues pour avoir les marées les plus importantes de France. La différence de hauteur entre la marée haute et la marée basse, le marnage, peut dépasser 13 m (voir ici le marnage du jour à St Malo). À la marée montante (le flot), l’océan entrait profondément dans l’estuaire de la rivière, pour en ressortir à la marée descendante (le jusant). On considère que l’effet des marées se faisait sentir jusqu’à Dinan, à 20 km dans les terres, et surtout que le volume d’eau entrant dans l’estuaire pouvait atteindre 180 millions de m3.
L’estuaire de la Rance possédant presque à son embouchure un goulet entre 2 masses rocheuses, EDF y a vu dans les années 1960 la possibilité d’un aménagement original : une centrale qui ferme l’estuaire et « fait travailler » l’eau à la marée montante et descendante,
soit un basculement toutes les 6 heures..

La puissance nominale de cette centrale « marémotrice » est de 250 MW (en comparaison, celle de Saint-Chamas est de 160 MW) mais elle ne fonctionne à cette puissance que si les marées sont suffisamment grandes, et pendant un temps imposé par la nature, qui dépend du coefficient de marée. La production est annoncée à 500 GWh/an (sur ce site) ce qui correspondrait à un fonctionnement de 2000 h/an et correspond vaguement aux 3,5% de la consommation bretonne annoncés par EDF. En comparaison, la production moyenne de l’usine de St Chamas avant sa limitation de 2005 était de 600 GWh soit 4000h de fonctionnement nominal.

D’un point de vue environnemental, les travaux de construction de l’usine ont isolé l’estuaire de la mer pendant 3 ans entre 1963 et 1966. La phase des travaux a donc été particulièrement destructrice de la faune et de la flore de l’estuaire. Ensuite il y a eu à la fois recolonisation naturelle partielle ainsi que des ensemencements volontaires « officiels » (notamment en coquille St Jacques). Le discours d’EDF est que le biotope actuel est certes différent du biotope originel, mais riche et parfaitement fonctionnel.

Globalement EDF présente cette usine comme une réussite technologique et un modèle de développement durable. L’usine possède un espace découverte et s’apprête à fêter ses 50 ans le 26 novembre prochain (en comparaison, on remarquera qu’aucune fête n’a eu lieu ou n’est prévue pour les 50 ans de l’usine de Saint-Chamas…).

EDF reconnaît un envasement de l’estuaire, mais le considère comme largement naturel, et prétend participer à des programmes d’études du phénomène d’envasement des estuaires bretons.

 

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Photo prise dans l' »espace découverte » de l’usine

Une association critique – Rance Environnement

L’association Rance Environnement, que nous avons rencontrée, est agréée environnement, comme nous le sommes, et a été créée peu de temps avant nous (1986 contre 1988).
Cette association propose une vision moins idyllique de la situation.
Les informations du reste de cet article sont issues de leurs documents (que nos lecteurs intéressés par le sujet sont invités à aller chercher sur leur site) et notamment de leur lettre d’août 2016 intitulée « l’envers du décor », qui propose une synthèse de leurs travaux à l’occasion du cinquantenaire de l’usine.

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Dominique de Beaucoudray, membre du CA de Rance Environnement

Notre discussion est partie de l’envasement de l’estuaire qui inquiète entre autre des plaisanciers comme M de Beaucoudray (ou sa ville, Plouër sur Rance, où se trouve un port de plaisance menacé d’envasement) mais plus généralement tous les amoureux de l’estuaire qu’ils ont pu réunir (plusieurs centaines d’adhérents…). Ils ne sont pas seuls et Rance Environnement a créé avec d’autres associations la COMMISSION ESTUAIRE RANCE qui intervient sur l’envasement et plus généralement sur la préservation de l’estuaire des impacts de l’usine marémotrice dans l’esprit du développement durable.

Mais avant de revenir sur ses impacts, il faut d’abords expliquer le fonctionnement réel de l’usine.

Le fonctionnement réel de l’usine

Contrairement à ce qu’annonce EDF,

  • l’usine fonctionne essentiellement aujourd’hui à la seule marée descendante et seulement rarement en « double effet »,
  • et EDF empêche largement l’estuaire de se vider (le niveau de l’estuaire ne descend plus sous 7 m).

Les courbes suivantes, dont nous ne doutons pas qu’elles sont représentatives, sont en effet édifiantes
courbe niveau

La courbe supérieure (celle du 11 mars 2016) représente un cas de forte marée. Quand la marée monte, le niveau monte à l’extérieur de la centrale (trait bleu) et quand il dépasse les 7 m, l’eau commence à rentrer à l’intérieur de l’estuaire (trait rouge) on voit que la courbe rouge monte aussi vite que la bleue : EDF ne turbine pas et préfère laisser rentrer le maximum d’eau sans la freiner. Quand la mer baisse, on voit que la courbe rouge baisse plus lentement que la bleue, le turbinage freine l’eau qui sort de l’estuaire.
Peut-être cette faible pente (donc un débit de sortie plus faible que le débit d’entrée) s’explique-t-il par le choix d’EDF de n’utiliser qu’une partie des 24 turbines du barrage. On dit que leur maintenance est coûteuse…
On remarque que le niveau dans l’estuaire n’est pas descendu en dessous de 7 m alors qu’il est descendu à 0 m à l’extérieur….

La courbe inférieure (celle du 1er avril 2016) représente un cas de faible marée, il n’est pas clair qu’EDF turbine dans ce cas. Il semble qu’il faille 4m minimum entre les 2 côtés du barrage pour qu’il soit intéressant de turbiner et cette condition n’était pas réalisée ce jour-là.

L’envasement

Rance Environnement considère que le fonctionnement de l’usine fait se déposer dans l’estuaire 50 000 m3 par an de sédiments (essentiellement venus de la mer) pour un total de 2,5 millions de m3 accumulés depuis la mise en route de l’usine. Le chiffre de 50 000 m3 est une estimation basse tirée des nombreuses études faites soit par EDF soit par le ministère de l’environnement. Et toutes les méthodes d’évaluation dont ils disposent sont cohérentes pour dire que seulement 20% de ces sédiments se seraient déposés dans l’estuaire s’il n’y avait pas l’usine, et que donc 80% sont de la responsabilité d’EDF.

Cette position semble parfaitement logique au vu du fonctionnement actuel de l’usine (et depuis combien de temps fonctionne-t-elle ainsi?). Imaginons que le flot (la marée montante) soit chargé de sédiments (hypothèse crédible pour quiconque s’est un jour baigné dans la Manche…), il entre rapidement dans l’estuaire en y amenant ces sédiments. En revanche EDF fait ressortir cette eau à un débit moindre, la vitesse est moindre et une décantation d’une grande partie des sédiments est plus que vraisemblable.

Rance Environnement émet les cartes ci-dessous pour illustrer le comblement de l’estuaire (extrait de leur lettre d’août 2016 déjà citée)

comblement estuaire

Pourquoi EDF maintient-il le niveau de l’estuaire à 7m ? Une explication possible est que s’il le laissait descendre plus bas l’envasement serait un peu trop visible et les bateaux ne pourraient plus passer. EDF ne semble pas communiquer sur ce point, donc nous n’avons pas trouvé sa justification. Mais si c’est le cas, ça veut dire que l’envasement limite déjà la production (et que ça ne risque pas de s’arranger…).

Un changement de biocénose de plus en plus discuté

Le tableau suivant n’est pas celui de Rance-Environnement. Il a été construit à partir de quelques discussions locales. Il est sans doute très inexact mais il présente l’« impression générale » de quelques usagers sur ce qui a largement disparu et ce qui est apparu.

Avant le barrage

Actuellement

phanérogames

herbiers peu connus

1 herbier de zostères marines réapparu vers 2000 et en croissance lente (colonisé à partir de l’herbier de Dinard, qui après des années difficiles se porte bien)
+ Nombreux herbiers de zostères naines en croissance rapide

mollusques

praires
ormeaux
bigorneaux

dominance de la palourde japonaise (qui semble bien apprécier les granulométries faibles)
coquilles saint-Jacques (suite ensemencement)
seiches

crustacés

Tourteaux
Crabes verts et rouges
crevettes grises

Araignées, étrilles
crevettes rouges (bouquets)
homards (sans doute grâce à la « réserve » totalement interdite de pêche ou de navigation située de chaque coté des turbines)

poissons

Gros migrateurs
(saumons, anguilles)
poissons plats (turbots, plies…)

petits poissons qui passent dans les turbines

On comprend que EDF communique sur la « nouvelle diversité » de l’estuaire, mais changement il y a eu.

Rance Environnement n’a pas encore beaucoup utilisé l’argument du changement de biotope ou de biocénose. Néanmoins, depuis le lancement du classement en Natura 2000 de l’estuaire en 2008, une de leurs remarques a été que le classement ne visait pas un habitat naturel, mais un habitat modifié et instable. Cette remarque n’a pas été prise en compte dans les documents de classement, ce qui les gêne.
Depuis la mise en application du DOCOB (le document d’objectifs de la zone natura 2000) en 2012, Rance Environnement demande une évaluation de l’incidence des pseudo-marées qu’ils appellent les « marées EDF » sur les habitats. En réponse à cette demande, une concertation a été lancée avec tous les usagers en vue d’aboutir à un référentiel des marées. Mais pour eux EDF joue des désaccords entre usagers pour faire traîner et continuer à exploiter le barrage comme ils le souhaitent.

Ce que demande Rance Environnement et où en est le combat

Rance Environnement demande essentiellement un curage des fonds de l’estuaire. Ils se désolent que les curages prévus dans le contrat de baie passé n’aient pas été faits. Ils espèrent un nouvel accord… mais sont échaudés.
Leur discours est que le kWh de la centrale est suffisamment bon marché pour que EDF puisse financer cela. Selon eux, le rajout du curage de l’estuaire ferait passer le coût du MWh de l’usine de la Rance de 46 à 50€, à comparer au coût officiel du MWh nucléaire (50€ aussi, mais comme on le sait ce prix n’intègre ni la gestion des déchets ni le démantèlement des centrales) et à ceux de l’éolien terrestre (82 €) , offshore (220 €) ou du photovoltaïque (plus de 230€).
Elle espère un plan de curage sur 25 ans (25 ans est ce qui reste de concession de l’usine qui est de 75 ans comme pour nos usines de la chaîne de Durance) et c’est la position de l’association officielle CŒUR Émeraude (l’équivalent du GIPREB dont ils font partie et qui semble n’avoir exclu aucune association…) et même de la région Bretagne. En face il y a l’État français et EDF. Les discussions semblent traîner avec les habituelles études à répétitions.

A noter qu’une méthode pour retirer régulièrement des sédiments sans trop d’impact sur les fonds semble avoir été trouvée en Rance. Il s’agit de créer des pièges à sédiments de 3m de profondeur, pas trop loin des chenaux naturels et connectés à ces chenaux. Les nouveaux sédiments iront combler ce trou où on reviendra les aspirer (il semble qu’il vaille mieux travailler par aspiration qu’à la pelle mécanique). Ainsi on ménage les fonds de l’estuaire en dehors de ces pièges.

Comparaison 1 – L’argument financier et l’arme du Droit

Que ce soit pour les usines de Saint-Chamas et de Salon de Provence (pour sauver l’étang de Berre) ou pour la totalité de la chaîne hydroélectrique de Durance, L’Étang Nouveau n’a jamais utilisé l’argument de la grande rentabilité des usines hydroélectriques (c’est de loin le MWh le moins cher à produire, encore plus pour nous que sur la Rance) mais au vu de la difficulté de Rance Environnement à obtenir satisfaction, cet argument ne semble guère avoir porté… Il est vrai que si la rentabilité est beaucoup plus faible qu’annoncé officiellement (production plus faible et faite pas toujours en heure pleine) cet argument s’affaiblit d’autant.

La situation sur l’étang de Berre a été largement résolue par un texte de l’ONU (la convention de Barcelone sur la Méditerranée) grâce à des personnes qui ont su l’utiliser jusqu’à faire condamner la France (seul moyen de faire plier EDF…) et une mobilisation populaire claire quoique divisée.
Sur la Durance nous n’avons pas encore trouvé de texte comparable (la DCE en 2021 ? ) et la mobilisation populaire manque encore. Si la crue de 1994 a fait changer le discours sur la « Durance maîtrisée », l’aménagement global est encore présenté comme une réussite pour la gestion de l’eau agricole et potable, et le problème du transit des sédiments est toujours largement nié ou sous-estimé (les bassins de délimonage et les 69 seuils peuvent déborder de sédiments, et la Camargue reculer – sans oublier les  60 000t qui finissent encore chaque année dans l’étang – ça ne semble pas un problème…)

Sur la Rance ils n’ont pas non plus trouvé de texte juridique adéquat. La gestion des sédiments pose un problème qui semble évident. Les associations semblent avoir les pouvoirs publics locaux de leur côté. Mais la discussion avec l’État sera sans doute difficile en ces temps de difficultés financières. Le fait que la Bretagne soit, comme PACA, une presqu’île dans le réseau électrique français, largement dépendante des régions voisines (et de leur centrales nucléaires) pour son alimentation, n’aidera pas.

Ils espèrent pouvoir utiliser les engagements liés à Natura 2000, éventuellement dans un cadre juridique si les démarches politiques actuelles ne mènent à rien. S’ils devaient en arriver là, ce serait intéressant pour nous de suivre cette affaire, car si l’étang de Berre n’est pas classé natura 2000, la Durance l’est, et présente le même caractère « fortement modifié par EDF » que l’estuaire de la Rance… Pour l’étang de Berre, dans la situation actuelle le biotope ne sera pas comparable à ce qu’il était avant 1966, mais nous acceptons cet « étang nouveau » si la biodiversité atteint un niveau suffisant et… en attendant une modification sur la Durance.

Comparaison 2 – corriger les « monuments nationaux » d’EDF pour les pérenniser

Encore plus que la chaîne hydroélectrique de Durance (à l’exception de Serre-Ponçon), et beaucoup plus que l’usine de Saint-Chamas (sauf du temps du discours de la « Durance domptée » ), l’usine marémotrice de la Rance est un monument national. Toute critique doit d’abord casser au moins un peu le mythe d’une réalisation exemplaire. Mais pour eux comme pour nous, il s’agit d’améliorer et non d’arrêter.

Rance Environnement demande un curage des fonds, et sans doute au bout de ce curage un fonctionnement de l’estuaire plus proche de son fonctionnement naturel, mais sans remettre en cause l’usine. Le curage de l’estuaire peut même être imaginé comme un moyen de pérenniser l’usine. Il s’agit de « sauver l’identité et les usages maritimes de l’estuaire » ET de « sauver la production d’une énergie renouvelable ». Il est vrai que le curage régulier de l’estuaire semble raisonnable (même si un mauvais curage peut être un problème en soi). En tous cas tant d’argent public a été dépensé pour désenvaser le Mont-Saint-Michel voisin que les riverains de la Rance ne comprennent guère que rien ne soit fait pour eux…

La position de L’Étang Nouveau n’est somme toute pas si différente pour la Durance, où notre proposition de transformer la chaîne de Durance en chaîne de STEP permettrait, pensons-nous, de garder l’équipement actuel avec toutes ses qualités, mais en en corrigeant les défauts.

Et notre position sur la situation actuelle de l’étang de Berre n’est pas si différente, puisque la seule limitation de son emploi sans arrêt complet, solution que nous préconisions et qui a été retenue en 2005, permet une amélioration nette de l’écologie de l’étang (zostères, palourdes…), sans doute à un niveau acceptable.

Mais sur la Rance comme sur la Durance, reste à convaincre EDF et l’État (c’est largement la même chose, l’État considérant en général les ingénieurs d’EDF comme des experts impartiaux…). Or EDF a beau être une société publique (possédée à 85% par l’État), on ne voit guère de différence avec une société privée, la rentabilité à court terme prime, et les impacts sur l’environnement sont largement niés, à coup d’études faites par des chercheurs dont elle recrutera une partie… Les actuelles difficultés financières d’EDF (certains parlent de faillite, c’est sans doute excessif, mais EDF ne sera plus à l’avenir la poule aux œufs d’or qu’elle fut, au moins n’a-t-elle plus aucune chance d’être privatisée comme le furent les très rentables sociétés d’autoroute …) ne rendront pas les discussions plus faciles.

Une dernière comparaison pourra faire sourire ou pleurer : apparemment un contrat de baie ou d’étang n’est pas engageant pour ses signataires. Sur la Rance le curage prévu au dernier contrat de baie n’a pas été effectué, et sur l’étang de Berre la réouverture du tunnel du Rove ne sera certainement pas faite…

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