Publié par : pascal bazile | 13 février 2016

Les envahisseurs de l’étang

Un biotope évolue avec le temps, le plus souvent du fait des changements physiques qu’il peut subir (et l’étang de Berre en a subi!), mais aussi des arrivées d’espèces exotiques amenées par l’homme volontairement ou involontairement. La confirmation récente de l’arrivée sur Berre d’un gastéropode supposé invasif et destructeur a initié les discussions et réflexions qui ont mené à cet article. Toutes les invasions ne sont pas négatives et peut-on seulement faire quelque chose pour les empêcher?

Comme tous les articles de vulgarisation scientifique de ce blog, la première version sera sans doute entachée de nombreuses erreurs et manques et il sera complété et rectifié au fur et à mesure des informations que nous aurons.

L’article se limite aux macroespèces. Il y a aussi de nouveaux arrivants dans le plancton, mais c’est une autre histoire (partiellement traitée dans cette intervention de Lagun’R)

La faune

Le Rapana venosa

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photo issu de l’article Wikipedia

Commençons par lui puisqu’il est à l’origine de cet article. Il a été confirmé fin 2015, suite à la vidéo mise sur Internet par un pêcheur quelques mois plus tôt (voir notre article sur le sujet). Ce gros gastéropode est suspecté d’être invasif et gros consommateur d’huîtres et de moules, ce qui a été relayé par le GIPREB, et un peu par nous.

En y regardant de plus près, son impact négatif peut être sujet à discussion. Dans une expérience réalisée en Adriatique au début des années 2000: Prey preference of R. venosa in the Adriatic sea, ce gastéropode avait le choix entre des moules, des palourdes et des bivalves fouisseurs d’un second type qu’on lui a proposés en même abondance. Il a clairement ciblé la troisième cible, le bivalve invasif Anadara inaequivalvis. Son impact sur la faune « native » n’est donc pas forcément si négatif, l’article (publié en 2006) indique de plus que le caractère destructeur qui lui a été attribué après son arrivée en mer Noire dans les années 1940 n’a pas été encore constaté dans les autres places qu’il a plus récemment colonisées (Adriatique depuis 1970, mer Égée depuis 1990, Chesapeake 1998, côte de l’Uruguay 1999), même si la vigilance semble de mise.

Mya arenaria

myes 3Ce grand bivalve est très commun dans l’étang de Berre et nous l’avons présenté dans notre article sur les coquillages de l’étang. Mais son arrivée y est assez récente. Elle a été officialisée vers 1975 (source par ex ici), à un moment où l’étang était si dégradé qu’on était loin de craindre une nouvelle dégradation.
L’histoire de Mya arenaria est intéressante puisque l’origine de ce bivalve étant Nord-Américaine et ses traces les plus anciennes en Europe se situant au Danemark et étant datées du 13ème siècle, il est supposé que les Vikings l’aient importé.
Néanmoins si un biologiste ayant travaillé sur l’étang dans les années 1950 était transporté sur l’étang aujourd’hui, il serait bien surpris d’y trouver ce bivalve et constaterait sans doute son « invasion », sans caractère négatif à notre connaissance.

Ruditapes philippinarum

palourdes 3Ruditapes philippinarum est la palourde « japonaise » qui semble s’être établie dans l’étang après 1980 comme dans le reste du golfe du Lion, selon toute probabilité suite à des essais de conchyliculture.
Pour l’étang de Berre, comme pour Mya arenaria, on était loin alors de s’inquiéter d’une telle arrivée, surtout vu sa valeur alimentaire et marchande. La palourde native (Ruditapes decussatus) ne semble plus présente (?).

Musculista senhousia

moules chinoises 3La petite « moule chinoise » est apparue dans l’étang de Berre vers 2005 (source: ces vidéos de G. Stora lors des rencontres Lagun’R: ici et ici). Elle était supposée invasive et si elle se développait trop densément, pouvait gêner en particulier le développement des rhizomes des zostères marines (source article Wikipedia anglais), ce qui pouvait (et peut toujours) inquiéter.
10 ans plus tard l’inquiétude ne semble plus de mise, la moule ne semble pas très présente (à notre avis), mais les zostères marines restent également absentes (ou non détectées…).

Mnemiopsis leidyi

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Un Mnemiopsis leidyi devant le plus petit des herbiers de zostères de Figuerolles

Nous vous avons déjà parlé de ce cténaire dans notre article sur les méduses.

Comme pour Rapana venosa, il a été décrit comme invasif à caractère fortement négatif sur la mer Noire, qu’il a colonisée dans les années 1980. Depuis 2005, on le trouve chez nous et dans l’étang de Bages-Sigean, mais pas dans celui de Thau, situé pourtant entre les 2, comme l’indique cette étude relatée par le Pôle-Relai des Lagunes méditerranéennes qui imagine que la biodiversité supérieure de Thau constitue un rempart.
Mnemiopsis est fréquent toute l’année dans Berre, et il encombre parfois les filets à anguilles. Les pêcheurs doivent alors utiliser de plus grandes mailles, ce qui n’est pas plus mal pour les anguilles. Leur consommation de plancton ne semble pas un gros problème, ils épargnent notamment les larves de bivalves et ciblent certains copépodes (voir cette vidéo du colloque Lagun’R). Comme souvent en biologie, l’impact de cette invasion n’est pas si facile à caractériser.

Flore:

On se limitera (pour l’instant) à une seule espèce.

Codium fragile

035Cette algue existait dans l’étang avant 1966, mais avait disparu rapidement après le début des rejets EDF. Aujourd’hui elle revient en force dans l’anse de Ferrières à Martigues. S’agit il de la même sous-espèce?

Or elle est considérée comme invasive en Atlantique Nord-Est où elle peut étouffer les bancs de bivalves non-fouisseurs (huîtres, moules…) qu’elle peut même arracher en cas de forts courants (ce qui serait le cas dans Berre en cas de mistral?). Un développement de cette algue dans l’étang pourrait compromettre le retour des huîtres… Espérons que ce ne sera pas le cas. Dans les lagunes méditerranéennes, cette algue n’est pas considérée comme un problème (source MedObs-Sub), mais Berre est un peu à part…

 

Discussion, les espèces invasives comme sujet d’étude

Depuis quelques années, la problématique des espèces invasives est « à la mode » parmi les chercheurs. Ou plutôt elle à la limite de la recherche et de la politique, les recherches étant toujours dépendante de crédits publics qui sont parfois accordés par les politiques après des buzz médiatiques plus ou moins grands…

On ne peut en effet faire un article sur les espèces marines invasives sans parler de Caulerpa taxifolia, l’algue « tueuse » qui était partie de Monaco en 1984 et qui avait largement essaimé en Méditerranée et atteint 5000 ha vers 2004. Elle a alors fait l’objet de nombreuses recherches et permis à quelques chercheurs de se faire mousser (le monde de la recherche est un monde de compétition pas meilleur (ni pire) que les autres) et à quelques boites d’ingénierie d’imaginer des moyens d’éradication. 10 ans plus tard on n’en parle plus, elle a semble-t-il régressé de 80% sans que l’intervention humaine en soit vraiment responsable (source Wikipedia).

Faut-il avoir peur des invasions dans l’étang?

  • Il part de si bas que toutes les arrivées sont accueillies comme des bonnes nouvelles (c’est la réaction de nos amis pêcheurs dans leur vidéo à l’origine de l’histoire du Rapana).
  • Certaines espèces en empêcheront-elles d’autres de revenir, comme les zostères marines pour la moule chinoise ou les huîtres plates pour le Codium? Bien malin qui pourra le dire… Si on voit les espèces attendues revenir, c’est que cette crainte était infondée, et si elles ne reviennent pas ce sera bien difficile de conclure.
  • Peut-on et doit on faire quelque chose? Dépenser de l’argent public pour des mesures d’éradication paraîtrait une folie, à ce jour du moins.

Sur ce plan comme dans d’autres, l’étang de Berre de demain sera un étang « nouveau » qui se rapprochera par certains côtés de l’étang des années 1950 (il faut espérer le retour des zostères marines…) mais s’en différenciera par bien d’autres (les rejets chimiques quasi annulés, les rejets EDF à un niveau non nul, le taux de CO2 dans l’air qui induira peut-être un pH différent, les nouvelles espèces, etc.).

De ce point de vue, la définition par le GIPREB de l’étang des années 1950 comme « état de référence » vers lequel tous les efforts de restauration écologique de l’étang de Berre devraient tendre, s’oppose à une logique plus pragmatique d’amélioration simple et d’atteinte d’un état écologique satisfaisant à laquelle se rattache clairement notre association  (voir cette vidéo de Lagun’R partie 1 et partie 2 sur ces deux options de restauration en Méditerranée, aux États-Unis et au Japon).

 

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Responses

  1. bonjour,

    les invertébrés par rapport aux poissons sont plus « fragiles » dans le milieu aquatique. Ils sont les premiers à disparaitre quand l’eau est polluée.

    L’arrivée de cet « envahisseur » invertébré semble confirmer un meilleur état de santé de l’Etang.

    René MARION marion.rene@orange.fr http://pagesperso-orange.fr/ren.marion/marionrene/


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