Reformer des bancs d’huîtres plates dans l’étang

On appelle restauration écologique l’ensemble des méthodes qui existent pour aider un biotope dégradé à se rétablir. L’étang de Berre est un biotope qui a été particulièrement dégradé.

Les gestionnaires de biotope, comme l’est le GIPREB sur l’étang de Berre, sont plus ou moins riches et plus ou moins actifs. Le GIPREB est pauvre et ne tente rien en général, sa tentative de plantations de zostères en 2009 est pour nous l’exception qui confirme la règle. Il n’est rien prévu de tel à l’actuel contrat d’étang (2013-2019).

Pour nous (en caricaturant un peu quand même) la position du GIPREB se résume ainsi : «  la situation physique de l’étang n’est pas bonne, les rejets EDF sont encore trop importants, donc il est inutile de tenter quoi que ce soit » mais on peut aussi dire qu’il laisse faire la nature, parce que c’est la moins chère des méthodes et que ce serait dommage de gaspiller de l’argent pour rien si elle marche.

D’ailleurs le fait de laisser faire la nature a marché dans les limites actuelles suivantes

On aurait pu accélérer le retour de ces dernières, puisque dans l’anse de St Chamas par ex, l’herbier le plus grand est issu des plantations faites par le GIPREB en 2009.

Par contre le laisser-faire ne semble pas marcher (encore?) pour

  • les zostères marines, qui étaient dominantes, mais ne sont pas (encore ?) revenues,
  • et les huîtres qui se font attendre.

Peut on faire quelque chose ? Il est possible que pour les huîtres, on se trouve devant un cas d’hystérésis que l’on peut franchir.

Les huîtres dans l’étang de Berre.

Les huîtres sauvages européennes sont les « huîtres plates » (Ostrea edulis) alors que les huîtres d’élevage sont surtout des « huîtres creuses »(actuellement des Crassostrea gigas ). Depuis quelques années des éleveurs de Carteau se sont diversifiés des moules vers les huîtres, qu’ils peuvent commercialiser depuis octobre 2015. Comme on peut le lire dans cet article de journal, ils élèvent des huîtres creuses mais également des huîtres plates. Il y a donc des huîtres plates dans le golfe de Fos, au moins celles-ci !

Dans les années 50, il y avait des bancs d’huîtres (plates, donc) exploités par les pêcheurs. Lire à ce sujet ce témoignage d’un (vieux) pêcheur sur le site du GIPREB, qui parle d’un banc vers les Trois Frères, ou regarder la carte de la thèse Paul Mars que nous avions déjà diffusée mais que nous reproduisons ci-dessous, qui situe un banc d’huîtres en face de l’embouchure de l’Arc. On trouve aussi de vieilles coquilles d’huîtres sur les plages de l’étang (voir notre article sur les coquillages). Tout laisse penser que ces bancs étaient récents et que cette colonisation avait été rendue possible par la salinisation des eaux due à l’élargissement et au surcreusement du canal de Caronte du début du 20ème siècle.

carte paul mars huitres en jaune

Un banc (voire un récif) d’huîtres peut donc parfaitement s’installer et survivre sur les fonds de l’étang pour peu qu’il y ait assez d’oxygène, mais aussi qu’il démarre, parce qu’ensuite les larves aiment se fixer sur les huîtres précédentes (certaines partant coloniser ailleurs). Une colonisation naturelle prend du temps même si les conditions sont favorables, surtout si il y a peu de bancs naturels à proximité. La colonisation du XXème siècle avait pris quelque cinquante ans avant que les pêcheurs ne s’en aperçoivent…

Récemment, un pêcheur nous a affirmé qu’il voyait parfois des huîtres, surtout au sud de l’étang. Une colonisation qui nous paraît possible mais que nous n’avons pas constatée nous-mêmes. Tout le monde peut constater leur absence sur les parois du canal de Caronte, contrairement aux canaux de Sète par exemple.

Les huîtres étant plus sensibles que les moules au manque d’oxygénation des eaux, il est possible que les huîtres qui colonisent l’étang meurent avant de pouvoir se reproduire. Mais si les pêcheurs en trouvent parfois, c’est qu’elles ont pu survivre quelques années et devenir assez grandes (à confirmer, toujours).

Mais il est possible aussi que le manque de substrat solide provoque une extrême dispersion des fixations de larves (venues du golfe de Fos) et que cette extrême dispersion gêne leur reproduction une fois qu’elles sont adultes.

Un manque de substrat solide qui peut interdire ou limiter leur retour

Comme on l’a noté pour les algues dans l’article précédent, les fonds de l’étang sont vaseux au nord, plus sableux au sud (et partout le moindre substrat solide est recouvert). Cette situation n’a pas fondamentalement changé depuis des rejets EDF, même si ces rejets ont accéléré le comblement naturel d’une lagune (ou équivalent) condamnée à un comblement naturel en quelques milliers d’années.

Les fonds vaseux ou sableux peuvent être habités par des mollusques bivalves « fouisseurs », et c’est très bien. Par contre de tels fonds sont peu favorables à l’installation d’huîtres qui ont besoin de substrat solide, même si, on l’a vu, les bancs connus dans les années 1950 avaient bien démarré un jour.

Mais 2 expériences semblent montrer que l’atteinte d’une masse critique est nécessaire, qu’on peut provoquer en immergeant suffisamment de coquilles d’huîtres dans un endroit donné.

Le programme français PERLE

Il s’agit d’un programme mené depuis quelques années par l’IFREMER et centré en Bretagne. La zone où les bancs d’huîtres plates sauvages sont le mieux conservés est en effet la baie de Quiberon . Un document de synthèse est consultable ici, (25 pages).

Les résultats ne sont pas tous positifs, mais un résultat a attiré notre attention : les larves d’huîtres plates « aiment » se fixer sur les huîtres plates, même de simples coquilles (voir p7 du rapport). Le rendement est même assez bon (pour les optimistes qui voient le verre à moitié plein bien sûr). L’image ci-dessous est la page 7 du rapport:

IFREMER programme PERLE p7

Or ce résultat a été validé dans la baie de Chesapeake, où il est déjà appliqué à plus grande échelle.

Les expériences de la baie de Chesapeake (et d’autres estuaires et baies autour)

Nous avons déjà comparé l’étang de Berre et cette baie de l’est des États-Unis (voir article).

Les huîtres sauvages locales ne sont pas nos huîtres plates, mais des Crassostrea virginica. Donc ce n’est pas totalement comparable, mais peut-être (et même sans doute à notre avis).

En tout cas, ils sont passés au stade « industriel » et certains programmes impliquent la population, des écoles et des universités ce qui fait qu’il y a beaucoup de vidéos sur le sujet.

Les expériences de science participative, voire d’ingénierie participative semblent d’ailleurs plus développées que chez nous, la culture américaine de ne pas tout attendre de l’État, et l’habitude pédagogique des écoles de travailler sur projet expliquant peut-être ce fait, qui peut rendre un peu jaloux. Cependant les américains sont aussi des maîtres en communication, ce qui est dit est parfois meilleur que la réalité… Il faut dire que la chute du tonnage d’huîtres pêchées dans la baie de Chesapeake au cours du XXème siècle a été particulièrement impressionnante, par surexploitation puis pollution et maladies. La qualité de l’eau a chuté, à la fois cause et conséquence de la mort des huîtres (le stock est estimé à 2 % de ce qu’il était). Les politiques locaux ont la pression et ils ne sont pas forcément meilleurs que les nôtres. Les expériences financées publiquement ne le sont peut-être que « pour dire qu’on tente quelque chose », et il faudra en suivre les résultats, parfois déjà présentés comme des réussites, à plus long terme. Mais au moins tentent ils quelque chose…

Entre autres, donc, des expériences à large échelle sont actuellement menées (dans la baie de Chesapeake et quelques autres estuaires autour) pour reformer des récifs d’huîtres en immergeant des coquilles, parfois passées par des écloseries pour qu’elles soient porteuses de naissains mais pas toujours. Nous vous proposons les vidéos suivantes (en anglais, mais les mauvais anglophones nous croiront sur parole en regardant les images, et se concentreront sur les 2 premières)

Les Crassostrea virginica construisent des récifs un peu comme les coraux. Nos huîtres plates peuvent-elles le faire quand elles se plaisent, ne sont pas touchées par les épizooties et que les pêcheurs les laissent tranquilles ? Plus personne ne semble le savoir. Mais les méthodes américaines peuvent quand même nous inspirer.

L’intérêt écologique pour l’étang

Les zostères sont présentées, entre autres par le GIPREB, comme des ingénieurs d’écosystème, attirant de nombreuses autres espèces, qui s’y fixent ou s’y cachent.

On pourrait en dire autant d’un banc d’huîtres dense, surtout si nos huîtres plates peuvent former des récifs comme l’huître américaine. Il y a certes des différences :

  1. les huîtres ne sont pas des producteurs primaires mais dépendent du plancton,
  2. elles filtrent l’eau pour récupérer ce plancton.

Du fait du point 2, de grands services écologiques seraient à attendre du retour de bancs d’huîtres dans l’étang. On estime en effet qu’une huître filtre 150L/j. Or la transparence de l’eau permet à des plantes de coloniser les fonds plus profonds, ce qui oxygène mieux, etc. Cercle vertueux.

Conclusion

Pourrait on tenter une telle expérience sur Berre ? Un tel débat a-t-il eu lieu parmi les scientifiques (locaux ou plus lointains)? A notre connaissance, non.

Notre étang s’épure déjà, car le retour des moules est un fait. Les moules ont néanmoins des difficultés à s’établir sur les fonds vaseux du nord (et l’eau y est plus riche et trouble…), et une expérience de « récifs d’huîtres » (en plus d’une éventuelle culture algues/huîtres ou algues/moules de l’article précédent) pourrait sans doute être tentée.
Les bénéfices écologiques et la réussite même de l’expérience dépendent cependant d’une taille critique sans doute difficile à déterminer… Sur Chesapeake comme pour le programme PERLE, il est bien dit que si les huîtres ne sont pas suffisamment proches sur un banc naturel (ou recréé) elles ne se reproduisent pas bien. Il faut voir dense et grand pour réussir à reformer un banc/récif. C’est l’hystérésis qu’il faudrait aider à casser, si notre modèle est pertinent. Mais les risques écologiques associés à une telle expérience semblent faibles, alors pourquoi pas?

Nous ne disons pas que c’est l’expérience à tenter sur Berre, mais s’il peut (re)motiver ou développer l’imagination, cet article aura atteint son but.

En tout cas on peut déjà se demander ce que les producteurs d’huîtres (plates ou non) de Carteau feront des huîtres mortes ou de celles qui seront consommées sur place. S’ils ne savent pas quoi en faire, alors…

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