Publié par : pascal bazile | 26 décembre 2015

Construire une filière chimique de macroalgues sur l’étang de Berre

Cet article est prospectif, il s’adresse à tous mais particulièrement aux décideurs, publics et privés, qui peut-être décideront d’une étude sérieuse, avant pourquoi pas d’investir.

On peut largement se tromper en prétendant construire ou même imaginer l’avenir et notre association pas moins que d’autres. Cependant il nous semble nécessaire de faire des projets. Pour le moins ils permettent de questionner le présent ou le passé. Cet article peut aussi ouvrir un débat, les réactions sont les bienvenues.

Cet article ne comporte aucune image. Mais ses hyperliens en contiennent!

Microalgues et macroalgues

D’abord évacuons une confusion possible. Les MICROalgues sont du plancton, on peut les cultiver en bioréacteur (donc dans des volumes limités mais en maîtrisant tous les paramètres). Les microlagues sont un peu à la mode, elles attirent donc plus de crédits de recherche dans divers buts (capter du CO2, produire des biocarburants, des molécules chimiques précises…), y compris dans la région (voir par ex ici une note sur le projet Greenstars, ou ici un article du blog de l’ex-élue régionale Sophie Camard), mais on ne semble pas encore à la veille du stade industriel. En tous cas, l’étang de Berre en tant que tel n’est pas directement concerné et il n’est donc pas question de microalgues dans cet article.

Les MACROalgues sont les algues « classiques », comme les laminaires de Bretagne ou les ulves, ces algues vertes actuellement dominantes dans l’étang et qui viennent parfois s’échouer et pourrir sur certaines plages. Les macroalgues n’ont jamais été trop cultivées en Europe, mais elles le sont en Asie et un colloque de 2010 concluait sur la pertinence de développer cette culture en France (voir par ex p 97 du Livre Turquoise, qui fait la synthèse de ce colloque). La Bretagne s’y met (voir cet article).

L’avantage des macroalgues comme base de chimie est que les techniques à appliquer sont très classiques en général et que nous avons avec l’étang de Berre un bioréacteur disponible, en bon état (!) et qu’on peut exploiter beaucoup plus qu’actuellement, avec même un gain écologique possible (ce qui est quand même l’objectif historique de notre association…). On parle donc de court terme, avec des investissements limités, on parle donc bien de prospective et pas de science fiction.

Les macroalgues de l’étang de Berre et son potentiel pour une culture

Si on compare à la Bretagne par exemple, il y a très peu d’algues en Méditerranée, même dans les zones rocheuses où elles pourraient bien s’accrocher. La Méditerranée est en effet une mer assez pauvre en nutriments, donc en plancton, et c’est pour ça qu’elle est plus transparente. Par contre les lagunes côtières sont en général plus riches et peuvent héberger des communautés de macroalgues assez denses (et de plancton, l’eau y est d’ailleurs plus trouble). C’est le cas de l’étang de Berre où poussent beaucoup de macroalgues, surtout au nord alors même que les fonds, vaseux, sont moins favorables à leur ancrage.

Historiquement, en ne remontant qu’au début des années 60, on trouvait au fond de l’étang de Berre une majorité de zostères marines, surtout au nord, mais aussi beaucoup d’algues, notamment beaucoup de cystoseires dorées sur les fonds rocheux, et bien d’autres dont des acétabulaires, du codium fragile etc… Avec les rejets EDF en 1966 les cystoseires, les acétabulaires ou le codium fragile ont vite disparu, les zostères marines ont reflué, d’abord au profit des zostères naines et des ruppias, puis au profit de macroalgues, notamment des ulves. En 2005 les zostères marines avaient disparu et les zostères naines pratiquement aussi. Depuis 2005 (et la limitation des rejets EDF et des rejets de STEP urbaines) le milieu est moins riche en nutriments et notre association a relevé le retour marqué des zostères naines ou du codium fragile, mais les ulves restent largement majoritaires, suivies sans doute des gracilaires, surtout au nord. Il est cependant clair que le système évolue assez vite, il serait bien téméraire de faire des prédiction à 10 ans voire même à 5…

Mais dans tous les cas la production primaire (celle qui est faite à partir du CO2 et du soleil) est grande, sans que nous soyons en mesure d’en estimer le tonnage. Si on plonge dans le nord de l’étang, dans l’anse de Saint-Chamas par ex, il est clair que tous les supports possibles sont colonisés par les macroalgues, et que si on en proposait d’autres ils seraient vite colonisés. Le facteur qui limite la production de macroalgues semble bien le manque de supports rigides. Une algoculture sur cordes par ex, pour peu qu’on choisisse des espèces adaptées à l’environnement, aurait de grandes chances de réussir, sans doute même à grande échelle.

Mais si la réussite de la production est probable (en choisissant judicieusement la ou les espèces),

  1. une culture de macroalgues serait-elle rentable? comment?
  2. une culture importante de macroalgues aurait-elle un impact négatif ou positif sur l’écologie de l’étang?
  3. l’environnement humain local est-il favorable?

autant de questions auxquelles il semble utile d’apporter aux moins des pistes de réponse.

Question 1 : une culture de macroalgues serait elle rentable? comment?

Tant que l’étang de Berre n’est pas mieux classé sanitairement (il n’est pas classé « bon état » selon les critères de la DCE, même si la colonne d’eau est considérée l’être), et surtout qu’il traîne une si mauvaise image, il n’est guère envisageable, bien plus commercialement que sanitairement (beaucoup de riverains mangent déjà les palourdes de l’étang, et quelques expériences comme les anguillades de St Chamas, montrent que les choses bougent vite aussi de ce côté…), de se lancer dans des algues destinées à l’alimentation humaine. Mais d’autres voies sont possibles: alimentation animale, biomatériaux, énergie, service environnemental…

Quelles algues pourrait-on cultiver? On doit penser à celles qui y poussent déjà actuellement ou pourraient revenir :

Les gracilaires semblent les plus évidentes. Elles sont nombreuses et sont cultivées en Asie pour produire de l’agar (ou agar-agar). L’Indonésie est actuellement le gros producteur à partir de culture de gracilaires (voir par ex cet article de la FAO, en anglais assez simple avec des schémas). La production mondiale d’agar augmente régulièrement et il se vend plus ou moins cher selon son pouvoir épaississant et selon sa pureté. L’essentiel de l’agar produit est en effet acheté par l’industrie agro-alimentaire à 20 € le kilo, la qualité destinée aux laboratoires ou à l’industrie cosmétique est un peu plus chère, mais l’agar très pur, qu’on appelle agarose (application en électrophorèse pour séparer des protéines ou de l’ADN), se vend actuellement 2000 € le kilo (mais nous n’en connaissons pas le tonnage).

Une autre algue rouge, l’Asparagopsis armata, est cultivée à Ouessant pour l’industrie cosmétique (voir sur le site de la société). Or cette algue est très présente dans l’étang de Berre, si notre identification est juste. Si elle est juste, on peut aussi la cultiver. Ce n’est peut-être qu’un marché de niche, mais peut-être pas. (modification du 7 février 2016: le genre Asparagopsis n’est pas présent dans l’étang, nous avons vraisemblablement confondu avec Callithamnion corymbosum qui fait aussi des « pompons rouges ». Dommage, il nous faut chercher une algue de l’étang qui mérite d’être cultivée. Ça nous demandera un peu plus de travail et d’imagination, mais la cosmétique ou la pharmacie n’en sont qu’au début de l’utilisation des algues…).

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« pompons rouges » photographiés en mai 2012, et initialement pris pour une forme d’ Asparagopsis… (rajout février 2016)

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autre photo des « pompons rouges » de mai 2012 (rajout février 2016)

Les cystoseires, dont le GPMM a tenté la réintroduction sur certaines de ses digues (projet GIREL), sont des algues brunes, sources possibles d’alginates, des gélifiants en production mondiale également en hausse. C’est une production plus hypothétique, parce que ces algues ne sont pas encore revenues naturellement dans l’étang, mais il serait peut-être temps de les aider…

Surtout des essais de co-cultures « moules+algues » et « huîtres+algues » ont été menés à large échelle avec des conchyliculteurs de Bretagne (projet CHACO, voir ici une synthèse de 2011) qui ont démontré à la fois la faisabilité et la pertinence de telles méthodes en pleine eau (ce qui est le cas de l’étang de Berre). Ces méthodes semblent plus intégrées et moins agressives pour le milieu qu’une mytiliculture ou une ostréiculture pures et trop concentrées, suspectées de mener à des développements de virus dans le bouillon de culture de leurs déchets mal digérés. L’association coquillages + algues fera penser à l’agroforesterie ou l’agrosylvopastoralisme de l’agriculture terrestre. Notre association croit au succès d’une mytiliculture sur Berre (voir cet ancien article), une étude sanitaire devait commencer fin 2015, mais nous ne savons pas où ça en est. Notre association souhaiterait éviter les excès des cultures intensives et l’association avec une culture d’algues (qui ont parfois la capacité de détruire les virus) nous semblerait pertinente à tenter.

Certes nos conchyliculteurs n’ont pas l’habitude de cultiver les algues. Les techniques sont surtout asiatiques. Mais c’était également le cas du riz pour la Camargue avant 1940. On a appris (dans des conditions redécouvertes ces dernières années) et on s’est peu à peu adapté. On peut le faire aussi pour les algues.

En conclusion, une étude de marché serait utile, mais la faisabilité technique semble certaine et l’expérience vraiment tentante.

Question 2 : Une culture importante de macroalgues aurait elle un impact négatif ou positif sur l’écologie de l’étang?

Le GIPREB considère toujours l’étang comme eutrophe (voir leur état écologique 2014). Notre association n’est plus de cet avis: les blooms planctoniques deviennent rares et les zones d’anoxie l’été au fond de l’étang ne nous semblent pas forcément plus grandes que dans les années 60 (elles existaient déjà). Nous pensons que la « digestion » des nutriments en provenance des tributaires naturels (Arc, Touloubre, Cadière) et des rejets EDF est désormais satisfaisante, et devrait encore s’améliorer avec l’élargissement de la pyramide d’espèces (des producteurs primaires jusqu’aux prédateurs finaux) au fur et à mesure de l’arrivée de nouvelles espèces. L’homme peut-il améliorer cette digestion? Peut-être. Et ce pourrait être une des raisons de cultiver les macroalgues.

La culture de macroalgues pour faire baisser les taux de nutriments et les blooms planctoniques a fait l’objet de nombreuses études et expériences. En effet l’idée est que les nutriments qui sont « mangés » par les macroalgues ne sont plus dans l’eau et donc plus disponibles pour un surdéveloppement de plancton. De plus les algues oxygènent l’eau (la journée). Évidemment il ne faut pas que les macroalgues meurent trop vite et soient reminéralisées (ou alors totalement, en CO2 et eau), sinon on ne gagne rien. Une expérience de remédiation de lagune par culture de macroalgues est actuellement tentée dans un projet sur l’étang du Prévost en face de Montpellier (voir cet article du Pôle des Lagunes méditerranéennes).

Dans le cas de l’étang de Berre, on peut aussi rêver que les nutriments qui seraient consommées par les algues cultivées pourraient aussi limiter le développement des ulves et limiter les marées vertes qui gênent encore quelques municipalités. Ça reste évidemment à démontrer.

En conclusion de cette question, une culture de macroalgues permettrait vraisemblablement

  • de limiter encore les blooms planctoniques et le développement des ulves (en accélérant leur recul attendu).
  • d’améliorer l’oxygénation de l’eau.

Et dans ce cas à vérifier mais qui nous paraît vraisemblable,

  • le service environnemental ainsi rendu par les algoculteurs mériterait d’être rétribué et permettrait ainsi d’atteindre plus facilement le seuil de rentabilité.
  • Une implication des pouvoirs publics serait pertinente.

Question 3 : l’environnement humain local est-il favorable?

Pour monter une filière d’algoculture pour la chimie, il faut réunir les éléments suivants: des producteurs, des transformateurs, des consommateurs, des autorisations (officielles mais aussi populaires si possible), voire ici des soutiens publics. Il faut aussi éviter les conflits d’usage, etc…

Pour les producteurs, on devrait trouver des conchyliculteurs prêts à tenter l’expérience. En Bretagne ce sont globalement eux qui tirent. Nous avons dans le golfe de Fos une mytiliculture assez récente (années 1980), qui récemment a eu l’autorisation de cultiver aussi des huîtres, preuve d’un certain dynamisme.

Pour les conflits d’usage éventuels, sur l’étang de Berre on n’est pas loin de partir d’une page blanche. Situation rêvée extrêmement rare. L’étang a certes des utilisateurs actuels (pêcheurs, nautisme de loisir, Canadairs, …), mais il y a clairement de la place pour de nouveaux usages.

Pour les transformateurs, il y a tout à construire, mais il y a clairement une culture chimique locale. Par exemple, 2 sites pétroliers en mal de reconversion bordent l’étang : celui de Berre L’Étang, longtemps propriété de la société Shell, et celui de la Mède, propriété de la société Total depuis sa création, sont actuellement sous-employés. Ce ne sont donc pas les friches industrielles qui manquent, ni surtout les employés potentiellement compétents ou intéressés, ou les écoles pour les former (rappelons ce travail fait au lycée Latécoère d’Istres par votre serviteur). Ce seront peut-être davantage les centres de décision qui manqueront, mais si une décision est prise, l’unité sera facile à monter.

Pour les consommateurs, si on vise la chimie et le B to B (Business to Business) alors il faut seulement respecter des normes de pureté, des cahiers des charges et être compétitifs. La mauvaise image de l’étang ne jouera pas. Il faut seulement que l’étude de marché soit bonne…

Enfin pour les autorisations et le soutien des pouvoirs publics, nous osons espérer que l’étude sanitaire devant statuer de la possibilité d’une conchyliculture sur l’étang soit effectivement en cours et qu’elle conclue positivement. Dans ce cas, introduire dans les contrats de concession une demande d’engagement des conchyliculteurs à cultiver aussi des algues devrait être possible, et même assez facile si la rentabilité est démontrée. Un essai pilote de 5 ans, assorti à une étude de gain environnemental serait une possibilité d’implication des pouvoirs publics.

Tout revient donc assez largement à une étude de marché. C’est le travail des pouvoirs publics et des organismes de développement, SCOT et autres…

Puisse cet article les convaincre. L’étang, lui, nous semble prêt à de telles tentatives.

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