Publié par : pascal bazile | 8 novembre 2015

Conditionner le renouvellement des concessions d’EDF sur la Durance à une réelle amélioration écologique

Cet article est écrit sur la base de mon intervention lors des Journées des poissons migrateurs sur Rhône Méditerranée Corse organisées cette année par l’association MRM (voir article précédent).

Cette intervention a été jugée hors sujet par quelques membres de l’assistance et la modératrice, mais également appréciée par quelques autres (en off…) comme nécessaire remise en perspective. Chacun jugera. Notre intervention a été faite en fin de matinée du vendredi, après la présentation par le SMAVD de son action sur la Durance, qu’il est d’abord nécessaire de résumer.

L’action du SMAVD pour les poissons migrateurs (résumé personnel, qui sera éventuellement revu après échange avec le SMAVD)

La présentation a été faite par Mme Laure Moreau, chef de projet environnement.
La Durance a été classée

  • prioritaire pour les anguilles jusqu’à Cadarache (liste 1 relative à l’article 214-17 du code de l’environnement)
  • prioritaire pour les aloses jusqu’à Mallemort (liste 2)

Il s’agit donc de permettre à ces poissons de remonter jusqu’à ces barrages. Mais la situation de la Durance pose plusieurs problèmes techniques.

  • Notamment vers Pertuis, on a extrait des granulats directement dans le lit de la rivière jusque dans les années 1980. Dans ces endroits le substratum (la roche mère) est désormais affleurante. Le lit de la rivière a donc été abaissé à ce niveau et limite le jeu en aval. On ne peut abaisser les seuils, il faudra s’en tirer avec des passes à anguilles.
  • En aval de Mallemort se pose un autre problème : les déversements de l’eau que EDF ne peut plus envoyer dans l’étang de Berre ont aussi creusé le lit. Le lit s’y chenalise largement, la Durance qui avait un lit en tresse avant les gros aménagements (avant 1958) se chenalise presque partout.
  • Encore plus en aval, un peu avant la confluence, se trouve un certain nombre de seuils dont certains ont été faits pour assurer l’alimentation de captage d’eau potable. Certains seuils sont hauts, notamment le seuil 67 dit seuil de Callet (voir un précédent article) et surtout totalement enlimonés. On a donc une rivière en escalier difficile à modifier. Si on construit une passe à poissons, elle doit être à proximité du chenal en train de se creuser, sinon elle sera vite sans eau et ne servira à rien. La passe construite il y a quelques années sur le seuil 66 ne débouche plus sur la rivière.

Sur la base de ces contraintes, le SMAVD prévoit de faire des études pour juger ce qu’il serait pertinent de faire…

D’un point de vue administratif, la Durance a eu un contrat de rivière entre 2008 et 2014, elle est actuellement l’objet de l’écriture d’un SAGE. Le SMAVD est un EPAGE (Établissement Public d’Aménagement et de gestion des Eaux)  et souhaite devenir un EPTB (Établissement Public Territorial de Bassin) pour intégrer tout le bassin versant et non seulement 78 communes riveraines de la seule Durance sans ses affluents.

Intervention de l’association L’Étang Nouveau (il s’agit évidemment d’une retranscription après coup, plus détaillée, mais le fond est le même…)

J’interviens au nom de l’association L’Étang Nouveau. C’est une association citoyenne qui au départ était centrée sur l’étang de Berre, mais depuis 2008 et puisque la situation écologique de l’étang s’améliore, nous avons monté la Durance au même niveau comme objet de nos statuts. Pour nous présenter un peu plus précisément, je dois ajouter que nous étions du côté de la Coordination des Pêcheurs dans le combat juridique qui a abouti à la condamnation de la France sur l’étang de Berre. Nous nous étions alors opposés aux élus locaux (et à EDF). Ceci explique sans doute pourquoi nous ne sommes pas au comité de l’étang de Berre et que nous ne serons sans doute jamais au comité de rivière Durance. Je peux même ajouter que nous avons quitté FNE en 2009, entre autres pour désaccord sur la Durance, pour situer notre niveau de militantisme…

Sur la Durance, j’ai suivi avec intérêt l’exposé du SMAVD, mais ça m’a renforcé dans les conclusions de l’association: que ce soit pour les poissons migrateurs ou d’autres problématiques comme celle du transfert des sédiments ou de la jussie, l’action du SMAVD (et en fait le SMAVD lui-même) n’est pas à la hauteur des enjeux. La rivière a été totalement transformée par l’aménagement hydroélectrique des années 1950 et 1960 et il semble clair à notre association qu’elle ne retrouvera un niveau écologique acceptable qu’au prix d’une révision en profondeur de cet aménagement.

Si on remet en perspective, les travaux d’aménagement de la Durance avaient des intérêts à ne pas oublier : fournir de l’eau toute l’année aux populations et aux agriculteurs, produire de l’électricité… Mais ces travaux ont détruit deux biotopes majeurs : l’étang de Berre ET la Durance. Est-ce qu’un tel aménagement pourrait être fait aujourd’hui? On peut penser que non: l’impact sur l’environnement serait jugé trop lourd, retirer toute son eau à une rivière comme la Durance sur 200 km de son cours (entre Serre-Ponçon et la confluence…) ne serait plus accepté (tout comme le fait de déverser cette eau dans l’étang de Berre).

débit Durance après 2006

Débits moyens de la Durance depuis la source jusque la confluence au Rhône, avant et après l’aménagement hydroélectrique. Image initiale : travail de MMmes Juramy et Montfort La modification post 2006 est de notre fait et n’est pas à l’échelle.

Depuis la réduction des rejets dans l’étang de Berre de 2005, l’état écologique de l’étang s’améliore selon nous : les zostères (au moins les zostères naines) et les huîtres reviennent, par exemple.

Pour la Durance, par contre, rien n’a été fait et ce sera plus dur.

Modifier l’aménagement hydroélectrique actuel de la Durance est clairement un chantier qui se chiffre en milliards d’euros. Une telle décision ne pourra être prise qu’au niveau de la direction centrale d’EDF, et au plus haut niveau de l’état Français (son actionnaire à 85%) en négociation avec Bruxelles (qui réclame l’ouverture des concessions, mais aussi l’atteinte du bon état écologique des rivières) et la région (qui dépend largement de l’eau de la Durance pour boire). La solution nous semble pouvoir venir du renouvellement des concessions.

Sur la chaîne hydroélectrique de Durance, EDF possède des concessions de 75 ans. Elles ont commencé vers 1970 donc se terminent vers 2035. Il nous reste donc 20 ans pour imaginer, et CONSTRUIRE (le chantier sera long) la chaîne hydroélectrique des, disons, 50 années suivantes (Paris et Bruxelles devront définir le temps de concession acceptable pour amortir les travaux…). Mais il faut y penser maintenant!

Notre association pense que la transformation en « chaîne à pompage-turbinage » (« STEP » selon a terminologie EDF) serait techniquement possible et serait une amélioration écologique certaine (voir notre diaporama Pourquoi étudier la faisabilité d’une STEP Durance rev21) mais d’autres transformations sont peut-être possibles avec un gain écologique suffisant pour retrouver une rivière en bon état écologique.

Jusqu’ici, aux dires des élus (pour qui les membres d’EDF sont sans doute des experts absolus et neutres…) EDF a toujours jugé cette transformation infaisable. Les STEP en général ont fait l’objet d’un certain retour en grâce en Europe ces dernières années… mais pas vraiment en France (voir cette liste des STEP européennes sur Wikipedia Allemagne, en allemand, donc…), le prix du kWh en France, artificiellement bas pour faire accepter le nucléaire, en est partiellement la cause. Il nous semble plus que temps d’ouvrir ce chantier à un APPEL D’OFFRE EUROPEEN. Ce serait dans la logique des choses puisque Bruxelles pointe la France du doigt pour n’avoir pas ouvert les concessions de ses barrages à la concurrence (voir cet article de presse récent).

Une seule fois, lors d’une réunion de concertation sur l’énergie à l’hôtel de région (vers 2006), nous avons eu une réponse d’EDF sur le projet de STEP Durance en public. L’idée n’était pas jugée idiote (notamment en off), mais il y avait 2 blocages:

  • le prix d’achat de l’électricité lors du pompage (notamment à payer à RTE)
  • le manque de bassin aval

Le premier point, c’est un argument financier qui s’arbitre politiquement et fiscalement. Sur le second point, nous insistons pour dire que s’il faut sacrifier une partie de l’étang de Berre (par ex 600 ha sur les 15500 ha de l’étang) pour sauver la Durance, notre association y est prête et même à vendre cette idée aux populations de l’étang! (ce sera d’autant plus facile si ça permet de limiter encore les rejets…). A noter également que cette idée n’est pas nouvelle, voir l’annexe en fin d’article.

Notre association n’a pas la naïveté de croire que les gros producteurs d’électricité européens sont plus écolos qu’EDF. Le projet E-On de Gardanne qui consommera le bois de tout le Sud-Est de la France ou d’ailleurs (ce qui ne sera pas meilleure écologiquement) est là pour nous rappeler qu’ils viendront pour gagner de l’argent. Mais nos adhérents n’ont pas forcément non plus une bonne image d’EDF, qui a osé demander un dédommagement pour la réduction des rejets dans l’étang de Berre, fait en France un gros lobbying anti-éoliennes et semble mettre toute ses forces dans le projet d’EPR (les centrales nucléaires d’un nouveau type dont les premiers chantiers, en Finlande et à Flamanville, accumulent les retards et les dépassements de budget) pas très populaire chez nos adhérents et les écologistes en général.

Si EDF souhaite garder les concessions des barrages de la chaîne hydroélectrique de Durance, il faut qu’il propose un aménagement acceptable écologiquement. Sinon, et si un autre (forcément gros) producteur d’électricité européen peut améliorer la situation, alors il ne faudra pas hésiter à virer EDF…

En conclusion : l’amélioration de la Durance, entre autres sur le point des poissons migrateurs, ne pourra vraiment avoir lieu que si on remet beaucoup d’eau dans la rivière depuis Serre-Ponçon et donc si on revoit notablement la chaîne hydroélectrique de Durance. De (très) lourds investissements seront sans doute nécessaires qui ne seront rentabilisables que sur une longue période. Les renouvellements des concessions des barrages d’EDF sur la Durance, qui approchent, peuvent permettre de discuter des travaux nécessaires, éventuellement dans le cadre de la mise en concurrence que Bruxelles réclame.
C’est le sens de notre intervention. Toutes les aides seront les bienvenues, officielles ou off…, des membres du public des journées organisées par MRM, comme de tous leurs contacts…

Annexe : sur un bassin aval de STEP dans l’étang de Berre

On peut voir un tel bassin dans une étude commandée par EDF !! Il s’agit de l’étude sur la dérivation des rejets dans l’étang de Berre (disponible sur le site du GIPREB, ici). Nous rappelons que nous critiquons l’idée même d’une dérivation des rejets (voir cet article du blog).
Dans le chapitre 4.3 « solution non retenues », une des solutions inclut une STEP à partir d’un bassin aval situé dans l’étang de Berre.

bassin aval STEP Durance dans étang Berre

image tirée de la page 99 de l’étude EDF de dérivation des rejets dans l’étang de Berre

Cette solution est abandonnée pour la raison suivante:

« Cette solution revient donc à prévoir un rejet total en Durance, avec la possibilité d’un aménagement latéral en pompage turbinage, lourd en investissement et en impacts paysagers et environnementaux en raison des bassins de stockage nécessaires.
Les membres du GIPREB ont donc décidé de ne pas poursuivre l’étude de cette solution »

On pourra s’étonner

  • de voir cette solution jugée lourde en « investissement » à coté des solutions retenues (toutes chiffrées à + d’un milliard d’euros…)
  • de voir le GIPREB intervenir dans les choix d’une étude payée par EDF…

En tout cas cette étude ne nous a pas convaincus d’abandonner l’idée d’une STEP Durance.

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