La vraie dégradation de la Durance n’est pas chimique

Dans leurs éditions respectives de septembre 2015, les mensuels Le Ravi (abonnez-vous!) et L’Âge de Faire (abonnez-vous!) ont fait un travail en commun sur la pollution de la Durance. C’est un bon travail que nous sommes heureux de relayer en cette fin de mois. Nous vous proposons les scans des 2 articles parce qu’ils sont un peu différents (mais à 90% semblables).

article RAVI Durancearticle âge de faire Durance

Une pollution chimique indéniable…

Presque comme ceux qui débutent dans le domaine de l’environnement (c’est le cas du Ravi, qui n’est pas un mensuel centré sur l’environnement mais sur la politique régionale, mais ce n’est certes pas le cas de L’Âge de Faire, qui est un mensuel écolo) les journalistes ont centré leur article sur la pollution chimique de la Durance:

  • on y trouve du DDT alors que ce pesticide est interdit en France depuis 1970 (lisez ou relisez Printemps Silencieux, écrit en 1962, si vous ignorez les ravages de ce pesticide…) mais toujours en vente en Espagne.
    Ceux qui suspecteront les vergers industriels de la moyenne Durance feront un raisonnement qui se tient….
  • la présence locale de mercure (et de solvants chlorés) ne nous a pas surpris : l’usine Arkema à Saint-Auban a longtemps exploité des cellules d’électrolyse à mercure, avec quelques rejets. La ville de Peyruis, située légèrement en aval et qui se sert de la nappe phréatique de la Durance pour son eau potable, a dû équiper sa station de potabilisation de filtres à charbon actif pour cette raison (le charbon actif ayant l’avantage d’adsorber bien d’autres chose que le mercure). La condamnation de cette usine sur plainte de la fédération de pêche 04 est justement rappelée.
  • la présence de DTT est plus surprenante, car c’est une molécule réductrice qui n’est guère stable dans l’eau. Sa présence n’est pas bon signe pour le taux d’oxygène de l’eau et donc les poissons (et autres…)
  • le PCB est également surprenant car il n’y a pas sur la Durance comme sur le Rhône d’usine retraitant le pyralène des anciens transformateurs (et finalement la Durance n’est pas très industrialisée) mais ce n’est pas la seule source (on trouve du PCB dans tant de rivières) et on a parfois trouvé des transformateurs jetés « tous vivants » dans la Durance…

Il est dommage que l’article ne cite pas le plomb envoyé par le Ball-Trap de Cabannes, dont les « sportifs » envoient plusieurs tonnes de plomb chaque année dans la Durance, qui a fait l’objet d’un reportage dessiné du Ravi en octobre 2014. Mais globalement on a fait un bon tour des polluants chimiques.

mais comme pour l’étang de Berre, la vraie destruction de la Durance n’est pas chimique

Mais à notre sens, les articles ratent un peu leur cible, et une comparaison avec l’étang de Berre peut éclairer.

L’étang de Berre a souffert de l’industrie chimique : dans les années 50 ou 60 (les « 30 glorieuses » si destructrices pour l’environnement), les poissons pouvaient avoir goût de pétrole, ils ont été déclarés impropres à la consommation par une loi de 1957 mais… ils étaient toujours là, de même que les oursins (nous reconnaissons néanmoins que les zostères avaient commencé à régresser). C’est seulement après 1966, après la mise en route de la centrale EDF de St-Chamas que la vie de l’étang de Berre a VIOLEMMENT régressé. Or cette centrale ne déversait à peu près que de l’eau douce et des limons, parfaitement naturels. Simplement elle en déversait de telles quantités dans un milieu « pas habitué » à les recevoir que tout est mort presque. L’eau douce n’est pas un polluant par nature, mais si on admet comme définition d’un polluant une « substance à l’origine d’une dégradation de l’environnement » elle peut le devenir localement, par exemple si elle est déversée en trop grande quantité.

Si la Durance est dans un sale état écologique, ce n’est pas à cause de sa pollution chimique, finalement limitée (les articles du Ravi et de l’Âge de Faire notent qu’elle est inférieure aux normes) mais parce que, depuis 50 ans, elle n’a plus d’eau à partir de Serre-Ponçon/Espinasse. Nous ne diffuserons jamais assez le diagramme suivant, représentant les débits moyens annuels (le module) de la Durance depuis la source jusqu’à la confluence avec le Rhône, avant et après l’aménagement EDF (travail de MMmes Juramy et Montfort, nota le trapèze bleu clair en bas du diagramme de droite et représentant les rejets EDF à Mallemort depuis 2006 a été rajouté par mes soins et n’est pas à l’échelle, ces rejets sont de 250 m3/s ponctuellement, mais le débit annuel est inférieur) :

débit Durance après 2006

EDF est le grand absent des articles du Ravi et de l’Âge de Faire. C’est l’aménagement hydroélectrique débuté en 1955 à Serre-Ponçon, la canalisation de l’essentiel du débit, la création de 68 seuils etc… qui expliquent l’eau souvent quasi-stagnante et peu oxygénée, la disparition des aloses feintes ou des anguilles, l’envahissement par la Jussie, etc..

Comme pour l’étang de Berre, faire admettre une dégradation qui nous coûte (et coûtera) cher

Nous ne nions en aucun cas ce que l’aménagement de la Durance a pu apporter : une eau potable et d’irrigation disponible toute l’année et de bonne qualité, 1,8 GW d’électricité disponible immédiatement dans une région déficitaire.

Mais un tel aménagement pourrait il être fait aujourd’hui? Certes non! L’impact écologique serait jugé trop important:

  • dégradation écologique de la rivière (capacité d’auto-épuration, capacité de frayères…)
  • arrêt des transferts de limons et sables vers le Rhône et la Camargue (voir notre précédent article)
  • arrêt des transferts de limons aux agriculteurs irrigants : utilisation de plus d’eau (elle percole plus vite) et de plus d’engrais
  • etc…

Le chiffrage de ces coûts cachés n’est pas facile, et souvent orienté politiquement, mais il est énorme. Et on peut y rajouter la quasi absence sur la rivière de loisirs récréatifs (à part les lacs de retenue de Serre-Ponçon ou Sainte-Croix), si importants économiquement de nos jours. Le choix fait en 1950 était il si bon que ça?

Mais si on ne vante plus trop l’aménagement de la Durance (« monument national » qui a « dompté » ce « fléau de la Provence ») il n’est pas encore question de le revoir:

  • une mobilisation citoyenne, du type de celle qui a eu lieu sur l’étang de Berre à la fin des années 1980, et qui fut à l’origine d’un référendum d’initiative populaire des 10 villes riveraines de 1991 puis des plans de reconquête successifs, manque encore;
  • l’implication de chercheurs, à l’origine du combat contre le réchauffement climatique par exemple, n’est pas en vue à notre connaissance (nous contacterons les chercheurs cités dans les articles du Ravi et de l’âge de Faire pour creuser ce point, le projet de recherche R2D2-2050 de 2012-2013, qui aurait du à notre sens poser la question, vu son titre et l’organisme qui la menait, a évité de la poser à notre connaissance…);
  • aucun politique, local ou national, ne semble en mesure de (ou même souhaiter) prendre en main ce combat, on nous oppose les dividendes d’EDF à son actionnaire principal (l’état) ou les indemnités que l’état devrait payer en cas de modification des contrats de concession des centrales (qui sont de 75 ans et se terminent vers 2030);
  • les agriculteurs ont plus peur de perdre que de gagner à une remise en cause des droits sur l’eau;
  • les lois sur l’eau (type DCE) admettent des dérogations pour les rivières très aménagées dans lesquelles on fait systématiquement entrer la Durance;
  • le très bon rapport interministériel « Balland » de 2002 (celui qui suggérait entre autres l’étude de transformation de la chaîne hydroélectrique Durance en chaîne à pompage-turbinage (page 21)) n’est jamais cité par l’administration qui ne cite que le « Plan Durance Multi-Usages » (pas facile à trouver sur Internet…) étude locale juste légèrement postérieure mais qui gêne moins les élus locaux et leur choix discutables (la dérivation des rejets EDF…). Un enterrement administratif comme on en voit parfois,
  • etc…

Bref un long combat pour notre association. Mais partout en Europe, les combats pour les rivières se multiplient, les regards (d’abord citoyens et ensuite administratifs) changent, alors pourquoi pas sur la Durance…

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