Pourquoi vouloir nager dans la Durance?

Nous préparons ces jours-ci notre 3ème participation à l’opération « Big Jump » de reconquête des rivières européennes (voir ici pour l’explication générale). Notre Big Jump 2015 aura lieu dans la Durance comme les précédents (voir ici et ici pour nos expériences passées).

Il semble temps de poser le problème de la baignade dans cette rivière de manière la plus générale possible, et se demander si pouvoir se baigner dans la Durance peut devenir une revendication explicite de notre association.

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Baigneurs dans la Durance à la Roque d’Anthéron en juillet 2013
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Baigneurs dans la Durance à la Roque d’Anthéron en juillet 2013

Rapide histoire de la baignade en France

Jusqu’à la dernière guerre environ, se baigner dans les rivières était aussi commun que de se baigner dans la mer: on se baignait localement. Après la guerre, peu à peu on a construit des piscines municipales vers lesquelles les gens se sont tournés pour se baigner toute l’année dans une eau chauffée (26°C) mais aussi et peut-être surtout, désinfectée. Cette évolution plus ou moins consciente a été présentée, et souvent acceptée, comme un progrès.
Mais du point de vue de l’environnement, les 30 glorieuses furent plus destructrices que glorieuses. Les rivières, les étangs et même les eaux côtières ont vu leur qualité se dégrader pendant cette période. Sauf en mer, l’habitude de se baigner en milieu naturel a faibli, parfois disparu. Pour les rivières, on en parfois perdu jusqu’au souvenir et aujourd’hui le mot « plage » n’est plus associé aux rivières, ce qui est une évolution.
Parallèlement les français partaient de plus en plus loin passer des vacances littorales. C’est particulièrement net pour la population parisienne: vers le littoral normand dans les années 50, le littoral méditerranéen français ou espagnol dans les années 60-70, et plus tard (et encore aujourd’hui) marocain, tunisien, dominicain, thaïlandais…, les classes sociales les plus aisées ayant toujours un coup d’avance sur les autres. Ce tourisme, quand il s’en va, laisse un littoral durablement transformé, avec dans le meilleur des cas un charme désuet et dans le pire une destruction lourde de l’environnement.
On partait pour trouver plus chaud, moins cher mais aussi parfois plus beau et plus propre. Aujourd’hui les plages du bout du monde sont vite rattrapées par la destruction et la pollution et beaucoup de français n’ont plus les moyens de partir en vacances. On redécouvre la baignade près de chez soi, parfois avec quelques risques. Inversement, voir débarquer des touristes chinois sur nos plages n’est peut-être plus si lointain…
Réglementairement, les maires en France sont devenus largement responsables des accidents (ou autres intoxications) qui susceptibles de survenir sur leur commune. La baignade n’est qu’un point parmi d’autres relevant de la sécurité des personnes pour lesquels cette responsabilité a été renforcée (et qu’on peut rapprocher de l’évolution de la responsabilité des chefs d’entreprises vis à vis des accidents du travail). Le document suivant (tiré de ce site) fait bien le point : fiche guide du maire police de baignade.

Les exemples plus avancés du golfe de Fos et de l’étang de Berre

Avant de nous intéresser à la Durance et afin de nous fournir des points de comparaison, nous pouvons rapidement traiter de l’histoire de la baignade dans les 2 autres « masses d’eau » (selon le terme bien peu poétique de la DCE) placées au premier rang de nos préoccupations dans l’objet de notre association: L’étang de Berre (central depuis notre création en 1988) et le golfe de Fos (depuis la toute récente AGE de 2015). La Durance y était montée depuis la rev C de 2008.

EDB_Plage de Ferrières  en 1950
La plage de Martigues-Ferrières (étang de Berre) vers 1950
  • l’étang de Berre était un lieu de baignade populaire dans les années 50 voire 60. Les anciens se souviennent de leur baignade de jeunesse. Certains se souviennent des oursins sur lesquels ils se piquaient…et d’autres des galettes de pétrole que les 2 raffineries pouvaient cracher à l’époque. En 1957 l’étang a été classé zone insalubre et ce classement, même si l’interdiction de pêche n’était pas respectée, ce qui a pu refroidir les baigneurs, toujours est il que peu à peu, avec la dégradation de l’étang, la baignade a été largement abandonnée disons entre les années 1960 et 2000, avec parfois des arrêtés municipaux (comme à Martigues Ferrières en 1989). Cela correspond en gros à la période de pollution massive de l’étang par EDF, qui a pris le relais de la pollution pétrolière (fortement réduite à partir des années 1970).
    A noter que la plage du Jaï, du fait de sa situation particulière face au mistral, a bénéficié à partir de les débuts de ce loisir (1975 env) d’une fréquentation importante de véliplanchistes puis plus récemment de kite-surfeurs, qui viennent parfois de loin sur ce spot réputé, malgré la qualité de l’eau.
    A partir de la réduction de rejetsEDF en 2005 et de la mise aux normes des réseaux et stations d’épuration, l’amélioration écologique de l’étang a permis la réouverture à la baignade, avec surveillance, de la plage des Marettes à Vitrolles en 2008, puis de 2 plages à Istres en 2009, puis de plages sur toutes les communes du pourtour de l’étang à l’exception toujours actuelle de Martigues. La fréquentation augmente régulièrement depuis, les fermetures sanitaires sont rares et liées le plus souvent à des orages.

    La plage du Ranquet à Istres, avec bouées, poste de surveillance, sanitaires...
    La plage du Ranquet à Istres, avec bouées, poste de surveillance, sanitaires…
  • Le golfe de Fos a failli en 1972, comme l’étang de Berre 15 ans plus tôt, être déclaré zone insalubre. Une mobilisation populaire et des pêcheurs l’a empêché. Ce combat a sauvé la pêche et la baignade sur la grande plage du Cavaou. Depuis, cette plage malgré son image « industrielle », avec sa vue imprenable sur l’aciérie et les supertankers en attente, a toujours connu une importante fréquentation. Cet attachement populaire a été bien visible lors de l’aménagement imposé du terminal méthanier de Fos-Cavaou qui en a condamné l’extrémité est. Cette histoire a laissé à la population un goût amer, mais aussi quelques associations de défense (par ex ici ou ici), un « institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions » encore assez discret ou 4 chantiers « gagnants-gagnants » (lieux de discussion entre le Grand Port Maritime de Marseille, les municipalités et les associations) qui n’ont pas encore prouvé leur efficacité pour éviter un nouveau fiasco démocratique.
    Mais la baignade, répétons-le, s’y porte bien, malgré une qualité de l’air parfois mauvaise. C’est également un gros spot de planche à voile et de kite-surf.

La baignade dans l’étang de Berre ou dans le golfe de Fos n’est donc pas un débat, c’est même devenu un argument touristique ou électoral (promotion municipale sur le Pavillon Bleu etc…).

Il en va (encore?) tout autrement de la baignade en Durance.

Histoire de la baignade la Durance

Nous n’avons qu’une connaissance parcellaire de la baignade dans cette grande rivière à la géographie et l’histoire assez complexe (nous invitons nos lecteurs qui verraient dans ce passage une erreur voire une contre-vérité à nous le signaler). De par son histoire, notre association connaît surtout la Basse-Durance (la partie en aval du défilé de Mirabeau), nous vous proposons néanmoins la construction historique suivante, qui peut suffire à définir une politique associative:

  • Avant son aménagement hydroélectrique la Durance était une grosse rivière alpine, froide et à gros débit en hiver et au printemps, et un étiage assez marqué en été. Même au plus gros étiage, le débit restait important (mini 40m3/s) et la Durance avait une image de rivière dangereuse, avec des crues redoutées.
    En Basse-Durance, sa particularité de rivière en tresse faisait qu’on trouvait des bras morts et des coins de baignades. Comme partout en France on se baignait l’été dans cette rivière, même si l’étang de Berre ou la mer étaient souvent privilégiés pour des dimanche complet au bord de l’eau.
    Le lit majeur très large en Basse-Durance, agissant comme un filtre, participait à une qualité de l’eau considérée bonne.
  • L’aménagement hydroélectrique de la Durance , réalisé entre 1955 et 1970 env, est exceptionnel en cela qu’en aval des grands barrages de Serre-Ponçon (sur la Durance même) ou de Sainte-Croix (sur son grand affluent le Verdon) l’eau n’est pas rendue à la rivière mais canalisée et, à l’origine du moins, la rivière ne la revoyait jamais. Seul un débit réservé de quelques m3/s était chichement laissé à la rivière toute l’année, sauf en temps de crue.
    Sur cet aménagement et ce que nous en pensons, nous renvoyons à la page de notre site Internet classique consacrée à la Durance, ou encore le diaporama (Pourquoi étudier la faisabilité d’une STEP Durance rev21 ) qui contient tous les schémas nécessaires pour comprendre.
    Sur la base de cet aménagement, EDF et l’État ont communiqué sur le mythe de la « rivière domptée » et les constructions industrielles ou commerciales (Cavaillon, Pertuis…) ont commencé dans le lit majeur.
    Globalement, néanmoins, la Durance a moins que d’autres rivières alpines connu l’industrialisation en fond de vallée et la pollution chimique qui va avec. En dehors du complexe de St Auban / Château Arnoux qui est « célèbre » pour avoir tué des ouvriers au chlore ou durablement pollué au mercure son sol ou les sédiments de la rivière situés en aval, la seule autre pollution industrielle dont on parle parfois est celle du site nucléaire de Cadarache, et des isotopes qu’il peut relâcher. Pour cet article, la pollution industrielle étant finalement plus un problème pour la pêche ou l’eau potable que pour la baignade, on ne traitera pas plus ce sujet.
    L’urbanisation, et les rejets urbains mal traités ont augmenté pendant cette période, même si la Durance a sans doute été moins touchées par le phénomène, toujours sans doute encore par la largeur de son lit majeur (et même si la faiblesse de son débit diluait a priori moins les pollutions).
    De ce fait quelques bases nautiques « officielles » ont été installées sur la Durance, permettant à la population de se baigner dans la rivière, avec contrôle de qualité de l’eau et poste de surveillance/secours, la législation à ce sujet s’étant entre-temps renforcée. Celle que nous connaissons le mieux est celle de la Roque d’Anthéron (voir plus loin).
    On doit donc considérer que la baignade est restée relativement populaire pendant cette période, plus sans doute que dans l’étang de Berre ou dans d’autre rivières de France.
  • En novembre 1994, une crue centennale n’a pu être retenue par l’aménagement et la rivière a débité à 3000 m3/s en Basse Durance, avec une hausse inconnue, voire considérée impossible, de son niveau.
    la Durance en crue en 1994 : 3000 m3/s
    la Durance en crue en 1994 : 3000 m3/s

    Les construction dans lit majeur, et même certains aménagements EDF (la liaison barrage de Mallemort-point triple par ex) ont fait office de barrage et accru la hausse du niveau de l’eau… et les dégâts.
    Tous ceux qui l’avaient oublié , par naïveté, ignorance ou calcul, ont redécouvert la dangerosité de la Durance.
    A la suite de cet événement qui marque une rupture dans l’histoire de la rivière, EDF s’est « couvert » juridiquement en multipliant les panneaux invitant les gens à ne pas s’aventurer dans le lit majeur057 Du fait peut-être de cette dangerosité désormais reconnue, mais sans doute plus sûrement du fait d’une qualité de l’eau pas toujours irréprochable et de la responsabilité accrue du maire liée à la baignade, la base nautique de la Roque d’Anthéron (comme sans doute d’autres) a été fermée. Son poste d’observation, tourné vers une rivière qui passe d’ailleurs désormais très au large d’une digue construite devant la base, laisse cette impression de paradis perdu que les riverains de l’Étang de Berre ont pu connaître…
    IMG_2968IMG_2971IMG_2975
    Néanmoins, le nombre de baigneurs étonnement grand en marge de notre Big Jump 2013 (voir les 2 photos en début d’article) avait surpris nos adhérents. L’habitude de se baigner dans la rivière était restée ou redevenue importante, indépendamment de l’interdiction (?) officielle.

  • Depuis 2005, la Basse-Durance a un débit en aval du déversoir Mallemort (photo ci-dessous) qui peut passer de 10 m3/s env (le débit réservé en amont) à 200 m3/s (le débit maximal du canal EDF et du déversoir). Cette partie de la rivière est donc actuellement plus dangereuse sur ce point. En janvier 2014 des chasseurs se sont retrouvés isolés sur une iscles et durent être secourus par hélicoptère à Noves en janvier 2014 furent mis en danger par un lâcher d’eau à Mallemort.
    054Mais en fait des lâchers d’eau peuvent être faits par EDF en de nombreux endroits de l’aménagement (il y a d’autres déversoirs)
  • Aujourd’hui si on regarde les points de contrôle de l’Agence Régionale de Santé, aucun contrôle de l’eau de baignade n’est fait sur la Durance en dehors des plans d’eau très stables : lac de Serre-Ponçon, lac de Sainte-Croix, lac d’Esparon…
    Sur la Basse-Durance, les seuls points pris le sont sur des plans d’eau isolés de la rivière, souvent liés à des campings. C’est notamment le cas à Cadenet ou à La Roque d’Anthéron (qui décidément est un lieu bien symbolique). Néanmoins nous avons vu lors de nos Big Jump en 2013 à la Roque d’Anthéron (photos en tête d’article, rappel) ou en 2014 à Lauris que les baigneurs dans la rivière ne sont pas rares mais sont largement ignorés.

Conclusion

Comme nos achats, nos loisirs peuvent être relocalisés. Pouvoir se baigner dans la rivière locale peut être un but écologique… comme une contrainte économique.

Si les conditions de baignade ne sont pas remplies, la baignade peut-être militante : on peut logiquement imaginer que si les baigneurs se multiplient dans une rivière, les autorités verront (et traiteront) alors différemment des pollutions juste là acceptée ou ignorées, ou des dangers considérés comme des maux nécessaires.

Il ne manque a priori pas grand chose pour lancer un tel mouvement sur la Durance. Beaucoup de promeneurs qu’on rencontre sur ses rives n’imaginent même pas s’y baigner, mais la situation n’était elle pas similaire sur l’étang de Berre naguère? Et localement on l’a vu, l’habitude de se baigner dans la Durance est réelle. Elle n’est cependant, à notre connaissance, associée à ce jour à aucun militantisme… pas encore!

De même dans notre association, la baignade a rarement été utilisée comme moyen d’action. A part les Big Jumps, nous ne pourrions citer que les « pique-niques-baignades » que nous avons faits en parallèle de notre combat juridique pour sauver la plage de Martigues-Ferrières du bétonnage pendant l’été 2008. Le document ci-dessous rappellera aux acteurs de bons souvenirs puisque le combat fut gagné.

baignade ferrière-1baignade ferrière-2

La Durance est une rivière superbe, au lit majestueux et largement sauvage. Malheureusement son image est assez mauvaise dans l’esprit des autorités préfectorales ou locales, comme parfois de nombreux riverains, qui ne la protègent même plus (ou ne l’ont jamais fait). Le cas du ball-trap de Cabannes est exemplaire de cet état de fait, puisqu’il n’a cessé de fonctionner qu’en avril 2016 et suite à de gros efforts de communication et une plainte…).

Pour des raisons de responsabilité juridique, L’Étang Nouveau ne peut encourager à se baigner dans la Durance… mais applaudira tous les individus qui le feront!!! Au prochain Big Jump, qui ne sera comme d’habitude qu’un rassemblement au bord de l’eau, plusieurs administrateurs (et autant d’autres personnes que possible) se jetteront sans doute à l’eau… si les conditions s’y prêtent, sous leur propre responsabilité de militants et sous les applaudissements des autres!

La baignade en Durance est depuis longtemps une revendication implicite de l’association (« la Durance comme génératrice de loisirs et d’emplois »). Cela pourrait devenir plus explicite et une arme de communication. On en parlera au(x) prochain(s) Big-Jump(s)

 

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2 commentaires

  1. article formidable ,et qui va ,je l ‘espère ,amorcer une révolution des consciences chez les amateurs de « spectacles politiques  » jusque là pas tres productifs …
    sauf que « le grand saut  » proposé ne nécessite pas d « être abonné à Médiapart ou à « Politis  » ; en d ‘autres termes ,il peut amener tous les citoyens « lamdas  » à se décoïncer , et se jeter à l ‘eau :
    se sera bon pour son porte monnaie et pour la planète !!
    ce sera le début de la « révolution des consciences  » à la portée de tous dont nous avons tant besoin
    en conclusion ,cet article devrait passer ,synthétisé par un dessin humoristique , dans SINE mensuel ,politis ,et surtout Le canard enchainé
    Là , nous aurons gagné une sacré manche
    Le lien doit être fait avec l ‘interdiction d’ ‘acces aux massifs forestiers !!
    des aujourdhui Contactez  » la gazette Utopia  » pour parution en AOUT ; de ma part en tant que « conf  » ,demander Patrick ,le boss

  2. Aussi loin que je me souvienne j ai toujours nagé en Durance ! A de nombreux endroit entre le Pont Mirabeau et pertuis !

    C’est une rivière magnifique !!!

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