L’étang de Berre en 1916, ou le retour vers le futur

Les études ou inventaires naturalistes anciens sont des références essentielles à toute époque d’évolution rapide d’un biotope comme c’est le cas de l’étang de Berre ces années-ci.

En 1916, A Chevallier, chargé de travaux pratiques à la faculté des sciences de Nancy, a publié un mémoire L’étang de Berre, qu’un certain Louis Germain a résumé (16 pages) pour les annales de géographies en 1917. Magie d’Internet, ce résumé est disponible en ligne sur le site Persée, les images de cet article en sont issues. Vous pouvez aussi l’avoir ici en PDF: Article Louis Germain (Persée).

(rajout le lendemain de l’édition de l’article) En fait Guy Imbert, que beaucoup d’adhérents connaissent, me signale que le travail de Louis Germain, n’est pas qu’un simple résumé du mémoire de Chevallier, bien qu’il le présente comme tel. Il s’agit d’un travail de compilation (et de correction) et les cartes de cet article ne sont pas exactement celles du mémoire de Chevallier. M Germain a effectué un travail plus important qu’il n’y parait à la seule lecture.

Nous ne sommes pas les premiers à nous intéresser aux études anciennes, un passage d’une page du site du MNLE est intéressante à ce sujet. Nous connaissions cet ouvrage, et d’autres, mais sans avoir écrit spécifiquement dessus. Il est temps.

Le comblement du fond de l’étang

L’étude de Chevallier est d’abord géologique, il avait fait un vrai travail de recherche, il propose une histoire géologique de l’étang dont je suis incapable de dire si on l’écrirait différemment aujourd’hui. L’étang de Berre était pour lui une dépression due à l’érosion due à l’Arc et à la Touloubre, à des époques où la mer était beaucoup plus basse.

En 1916, le comblement des fonds de l’étang est rapide, Chevallier prévoit son comblement total en 36 siècles, ce qui est très court. Il estime la roche mère à 40m environ, les plus hauts fonds de l’époque étaient encore à 10m mais leur surface s’étaient déjà fortement réduite entre 1844, date d’un document de la Marine qu’il cite, et 1916. Pour Chevallier, 30m de vase s’étaient donc accumulés au fond de l’étang depuis la fin de la dernière glaciation (-12 000 ans).

fonds Berre 1916Pour dépasser l’étude de Chevallier, le déversement des eaux de la Durance par la centrale de Saint-Chamas entre 1966 et 2005 a peut-être accéléré le processus de comblement, c’est incontestablement le cas au nord et notamment dans le « bassin de délimonage » (ouvert) en face de la centrale, mais moins net au sud: la disparition de la vie (moins de mollusques donc moins de coquilles et aussi moins de filtration accélérant la sédimentation) a peut-être compensé le phénomène, les scientifiques ont beaucoup argumenté à ce sujet. Depuis 2005 les rejets de limons par la centrale sont limités à 60 000 t/an, y compris les rejets exceptionnels, alors qu’ils ont du approcher le million de tonnes certaines années, mais la vie a largement repris (ce dont on ne va pas se plaindre!). Chevallier en 1916 comptait en m3, et estimait les apports de sédiments de l’Arc, la Touloubre et les canaux d’irrigation à 300 000 m3/an.

100 ans après l’étude de Chevallier, ce sont les fonds de 9m qui sont devenus exceptionnels et la profondeur moyenne est généralement estimée à 6m alors que Chevallier l’estimait à 7m…

L’évolution de la salinité

En 1916, la salinité moyenne de l’étang se situait selon Chevallier autour de 24g/L (densité 1,019 en surface) avec un gradient positif entre le nord et le sud. Ces données sont proches des valeurs actuelles. Il ne voit pas de différence entre surface et fond, sauf dans le canal de Caronte (qui n’est pourtant qu’à 6m à l’époque).

Ces valeurs étaient peut-être stables, mais pas depuis longtemps: le creusement du canal de Caronte à travers ce qui était encore à cette époque l’étang de Caronte (en voie de comblement naturel) à 3m dès 1863 puis à  6m avait augmenté la salinité. Et Chevallier savaiit que le surcreusement prévu à 9m du canal de Caronte (ce qui sera fait en 1925), et l’ouverture du canal du Rove alors en chantier (il sera ouvert en 1927) allait encore l’augmenter.

Avant 1863 l’étang devait être une lagune très dessalée. Marion, directeur de la station zoologique d’Endoume, écrit encore en 1886 que vers St Chamas l’eau était si dessalée qu’elle était presque potable (voir site du MNLE).

Chevallier parle donc en 1916 d’une situation intermédiaire, pas forcement stabilisée, cette situation se rapproche décidément de la situation actuelle.

La biocénose en 1916

En 1916, Chevallier considère que, entre quelques dm et jusque 7m de profondeur, surtout en partie nord, on trouve une ceinture de Zostera marina. Cette ceinture n’était pas forcément si vieille, puisque, nous l’avons vu, le nord de l’étang avait longtemps été dessalé. D’ailleurs un extrait de l’étude de Gouret de 1907, trouvée dans la page le site du MNLE, est édifiant: « la salure qui ne dépasse guère 1,8° B a augmenté depuis le creusement du canal maritime, d’après les vieux pêcheurs. Ceux-ci se plaignent parce que, disent-ils, l’augmentation de salure en faisant disparaître les Potamogeton et en favorisant les Zostera et les Ruppia a créé des conditions défavorables à Saint-Chamas où la pêche est rendue impossible. »

Sous cette ceinture, on trouve des algues rouges (Sphaerococus confervoides et Polysiphonia arenaria). Il note la disparition des Potamogeton et des Chara qui peuplaient auparavant le nord de l’étang.

herbiers Berre 1916Entre 1886 et 1916, soit 30 ans, les zostères marines avaient donc totalement remplacé les Potamo et les Chara. Cette situation est à rapprocher de la situation actuelle, dont la salinité est comparable, entre 20 et 25 g/L depuis 2005 :

  • les zostères naines semblent se développer au nord de l’étang (Vaïne, bassin de délimonage…), mais pas encore les zostères marines
  • ce sont plutôt des algues rouges de l’espèce Gracilaria (peut-être le type considérée invasive vermiculophylla?) qui colonisent pour l’instant l’anse de St Chamas

Sur la faune, il commence par citer la méduse Aurelia aurita, dont nous avons déja parlé, preuve que sa présence (pas si importante à mon avis) n’est pas si nouvelle. Il cite également les moules (exploitées depuis des siècles) et les Corbula gibba (sorte de coques). Pour les poissons, les espèces qu’il cite se retrouvent aujourd’hui, sédentaires (blennies, gobies) ou migratrices (muges, bars, daurades, anguilles). La pêche faisait vivre 300 pêcheurs dont 250 à Martigues.

Sur les moules, il regrette qu’elles ne soient pas cultivées et récoltées petites:  » Il faudrait évidemment les améliorer par une culture rationnelle. Des essais pratiqués en 1911 dans la région de Berre ont donné les résultat les plus encourageants. Il est autant plus à regretter qu’ils aient pas été poursuivis et étendus que les Moules qui recouvrent au moment de la reproduction tous les corps immergés dans étang acquièrent facilement un volume triple ou même quadruple de celui du Mytilus edulis Linné de Océan »

Conclusion

Un siècle après le livre de Chevallier, l’étang est dans une situation assez comparable. Sa salinité est de 20-25 g/L après avoir été moins salé. Cette situation date pour nous de 10 ans, alors qu’elle datait sans doute de 30 ans pour Chevallier, donc ce qu’il décrit est peut-être l’état qui attend l’étang dans 20 ans.

Mais évidemment certaines choses on changé : des limons se sont accumulés dans l’étang, ainsi que des polluants industriels, et certaines espèces invasives (Gracilaria vermiculophylla?) semblent s’être installées, alors que les espèces dominantes d’alors (Z. marina) ont été si éradiquées qu’elles ne semblent pas revenir spontanément.

Sur la mytiliculture, 100 ans après les essais de 1911 et alors que les moules ont largement recolonisé les fonds de l’étang, notre association ne peut que pousser pour de nouveaux essais, d’une part pour savoir si la pollution industrielle de l’étang, passée ou encore actuelle,est compatible avec une telle culture, mais aussi pour chercher un mytiliculture culture durable, ce qui n’est pas forcément le cas de la mytiliculture française actuelle (voir l’intervention de J-F Le Bitoux lors de nos rencontres de fin nov 2014).

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2 commentaires

  1. J’ai en main un rapport du GIPREB qui me semble crédible concernant la faisabilité technique de déviation des rejets du canal EDF,vers le Rhône.
    Je pensais,jusqu’alors ce projet utopique,mais je trouve aujourd’hui leur étude pleine de bon sens.
    Pouvez vous me dire ce que vous,vous en pensez?
    Merci d’avance

    • Euh… Nous sommes plus critique que vous sur l’idée même de la « dérivation » des rejets EDF vers le Rhône ou la mer, et en fait complètement opposés. C’était même le GROS combat de l’association vers 2003/2005 (depuis ce risque s’est éloigné…).
      Nous vous renvoyons à notre article de 2013 « pourquoi le projet de dérivation… » pour y trouver nos arguments.
      N’hésitez pas à commenter ledit article si vous n’êtes pas d’accord!

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