Publié par : pascal bazile | 20 octobre 2014

Comparaison avec la baie de Chesapeake et ostréiculture

Après quelques articles liés à des actions militantes, nous revenons à nos comparaisons pour vous en proposer une avant-dernière.

Cette comparaison est faite avec une baie peu connue en France, mais qui fait référence aux Etats-Unis et qui a été très étudiée : la baie de Chesapeake. L’essentiel de ce qui est écrit dans cet article est tiré d’un ouvrage de synthèse (en anglais) : The Oyster Question (« la question des huitres »)

oyster question

Encore plus que pour les étangs de Thau, du Vaccarès ou de l’Estomac, la comparaison proposée avec la Baie de Chesapeake peut paraître osée tant les différences sont nombreuses : Chesapeake est un estuaire compliqué et très découpé (150 rivières s’y jettent), soumis à un climat plus humide que le nôtre, la baie est également ouverte sur l’océan atlantique et donc soumis à des marées. Enfin cette « baie » est également beaucoup plus grande que l’étang de Berre (300 km de long, jusqu’à 50 km de large) et bordée de villes qui sont devenues très grandes au cours du 20ème siècle : Baltimore et Washington notamment.

Chesapeakewatershedmap

L’Etang de Berre comme estuaire

Mais la comparaison devient plus pertinente qu’il n’y parait si on sait que depuis le déversement des eaux EDF, l’étang de Berre peut être également considéré comme un estuaire. La halocline (stratification des eaux selon leur salinité) que l’on trouve de manière quasi-permanente en partie sud de l’étang de Berre ressemble beaucoup au coin salé des estuaires peu mélangés (du grand Rhône par exemple)…

De plus les 3 tributaires les plus importants de l’étang (l’Arc, la Touloubre et le canal EDF) se situent au nord de l’étang de Berre dans une zone assez restreinte. Si on ne détecte pas entre le nord de l’étand de Berre (centrale de St Chamas) et le Sud (canal de Caronte) de grandes différences de salinité, on peut constater par contre au niveau de la clarté des eaux des différences assez nettes : le nord devient plus productif en plancton plus tôt dans l’été. Sans doute est ce du aux arrivées de nutriments des tributaires. On observe donc bien dans l’étang, comme dans les estuaires et comme dans la baie de Chesapeake, un amont et un aval.

La baie de Chesapeake peut ainsi aider à anticiper certains phénomènes qui peuvent arriver (ou sont déjà arrivés) dans l’étang de Berre. La comparaison entre les 2 (et même un travail de recherche financé par les autorités américaines!) a d’ailleurs déjà été proposée à nos autorités (les structures qui ont précédé le GIPREB dans les années 90) mais sans suite.

L’ostréiculture dans la baie de Chesapeake

Le ramassage des huitres est ancien dans la baie. Les statistiques remontent à la fin du XIXème siècle. La production était alors énorme. Cette situation n’a pas duré.

En effet, si les statistiques débutent à la fin du XIXème siècle c’est aussi que les pressions sur la baie et les questionnements écologiques se faisaient de plus en plus grandes dès cette époque: le risque de surpêche était déjà dénoncé, les villes et les industries se développaient avec des rejets de plus en plus polluants… Le XXème siècle  donnera globalement raison aux Cassandre avec un effondrement de la production.

chesapeake001

Du graphique ci-dessus, qui donne la quantité d’huitres récoltées dans l’état du Maryland (état qui possède la partie de nord de la baie) en millions de bourriches (« bushels »), on peut distinguer 4 phases principales:

  • une première phase, entre 1870 et 1890, avec une possible augmentation de la production
  • une seconde phase de 1890 à 1930 de chute de 12 à 2 millions de bourriches
  • une troisième phase, de 1930 à 1985, où la récolte est globalement stable à 2 millions de bourriches
  • une quatrième phase où la récolte s’effondre jusqu’à devenir insignifiante

Les causes à cette globale disparition des huitres sont multiples et le livre entier est consacré à leur recherche exhaustive, qu’elles soient biologiques, physiques ou sociales. En effet, comme pour l’étang de Berre , l’homme a eu une telle influence sur l’écosystème de la baie qu’il faut parler de socio-écosystème. Mais en résumant très grossièrement:

  • pour la phase 1, il est possible que le développement des villes de l’époque, de taille encore raisonnable et aux rejets encore peu chimiques, ait augmenté la production d’huitres, par augmentation des arrivées de nutriments
  • pour la phase 2, la pollution des tributaires augmente encore et change, il y a déséquilibre, les huitres du nord de la baie se reproduisent plus ou beaucoup moins qu’on ne les pêche. On assiste également à des épisodes d’intoxications (dues aux huitres) jusqu’ici inconnues
  • pour la phase 3, l’intervention publique permet la stabilisation de la production. Les naissains d’huitres sont collectés au sud de la baie, où les huitres se reproduisent mais grossissent lentement et sont victimes de parasites. Elles sont disséminées au nord, où elles n’arrivent pas à se reproduire, mais où elles grossissent plus vite. La désallure de la partie nord protégeait les huitres des parasites.
  • phase 4 : quasi extinction de l’huitre locale, notamment parce que les parasites ont atteint la partie nord. La pêche est aussi devenue une industrie délaissée au profit d’autres (tourisme, construction immobilière…). Les huitres viennent désormais du golfe du Mexique…

Que retenir de l’histoire des huitres de Chesapeake pour l’Etang de Berre?

Trois des phases décrites ci-dessus sont intéressantes pour nous:

  • La phase 1, pour peu que l’interprétation ci-dessus soit juste, indique que la production d’huitres peut-être artificiellement augmentée, dans des limites cependant ténues. Vis à vis de l’étang de Berre, cela pourrait vouloir dire que, du point d’une éventuelle ostréiculture, les rejets EDF et leur nutriments peuvent être bénéfiques, sous réserve de compatibilité. La thèse est osée, presque révolutionnaire, mais elle serait défendable…
  • la phase 2, malgré son intérêt scientifique, ne contient pas de « solution pratique », donc on l’oubliera ici.
  • la phase 3 par contre nous apporte une information intéressante (pour les non spécialistes) : les huitres se développent bien en milieu (légèrement) dessalé, ce qui est actuellement le cas de notre étang. Donc même si des huitres ne viennent pas spontanément dans l’étang, l’actuelle salinité (20 g/L, en gros) est compatible avec la culture des huitres (certaines en tous cas).
  • la phase 4 nous apprend que les Etats-Unis sont également touchés par les mortalités d’huitres, qui touchent depuis quelques années la France…

Les mortalités d’huitres (et d’abeilles)

L’ostréiculture a peu près partout dans le monde est touchée par des mortalités encore inexpliquées. Ces mortalités sont parfois comparées à celles des abeilles.
Les lecteurs qui souhaiteraient creuser le problème, peuvent lire ce dossier du site Aquaculture-Aquablog, écrit par un vétérinaire spécialisé que nous avons prévu d’inviter prochainement.

Pour les huitres comme pour les abeilles, la science n’explique pas tout et doit encore chercher, mais il est assez clair qu’un environnement sain (garanti par la présence d’une grande biodiversité) permet largement d’éviter les mortalités.

Conclusion, pousser pour une expérience d’ostréiculture dans l’étang

Une ostréiculture est elle dès à présent possible dans l’étang de Berre?

  • Au vu du cas de Chesapeake en période 3, l’actuelle salinité n’est pas un problème.
  • Nous pensons le plancton de bonne qualité (diatomées nombreuses et assez diverses, copépodes et larves de bivalves en bon nombre, peu de dinoflagellés et pas de cyanobactéries…). Les palourdes se développent bien dans l’étang de Berre. Des huitres ne pourraient elles pas s’y développer?  Notre confiance dans le GIPREB n’étant pas suffisante, un suivi du plancton par les militants serait plus que souhaitable pour en savoir plus.
  • Les pollutions anciennes ou encore actuelles peuvent être un problème, mais il suffirait pour en savoir plus de les mesurer dans les moules qui se développent naturellement dans l’étang. A notre connaissance, ce n’est juste pas fait, par le GIPREB ou IFREMER (!!)

Sur ces bases,  ne serait il pas temps de monter une expérimentation, de mytiliculture puisqu’on sait que les moules se développent naturellement dans l’étang, mais aussi d’ostréiculture?

La possibilité que ça fonctionne (que les huitres se développent, donc) semble trop grande pour ne pas tenter l’expérience.

Et que les efforts faits pour améliorer l’étang de Berre puissent nous permettre une culture qui est largement en crise ailleurs, quel pied de nez ce serait à l’histoire !!

Post-Scriptum : le précédent des huitres des années 1950

Étonnamment, les huitres n’étaient pas connues dans l’étang de Berre avant les années 1950, quand un banc d’huitre a été découvert par des pêcheurs. Or ce banc d’huitres avait élu domicile… à l’embouchure de l’Arc.
Quand on sait que les années 1950 sont aussi celles où la pêche a été interdite pour cause de contamination chimique des poissons et les droits de pêche rachetés aux pêcheurs (enfin, c’était la raison officielle puisqu’une pêche illégale presque aussi grosse a ensuite été tolérée, une autre raison pouvant être que les déversement à venir des rejets EDF allaient faire des dégâts que les pêcheurs risquaient de ne pas aimer…), on peut admettre que les huitres peuvent admettre une certaine pollution, en tous cas celle aux produits pétroliers et aux rejets urbains de l’époque…
Nous laisserons les lecteurs intéressés réfléchir sur le cas de ces huitres, mais elles s’étaient concentrées dans un des coins les moins salés, et les plus riches en apports minéraux…
La carte ci-dessous est extraite de la thèse de Paul Mars, soutenue au début des années 60, juste avant l’ouverture de la centrale EDF qu’il avait combattue (voir le point d’exclamation sur la carte à la place de la future centrale), la zone d’huitres abondantes (n°7 dans légende) a elle été coloriée en jaune.

carte paul mars huitres en jaune

 

 

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