Publié par : pascal bazile | 25 septembre 2014

Loire et Durance, mêmes combats?

Puisque sur ce blog c’était l’été des comparaisons, pourquoi se limiter à l’étang de Berre? Nous pouvons en tenter une également pour la Durance, l’autre objet majeur de  notre association. A noter qu’ici, en plus de comparer les rivières, on peut aussi comparer des associations de défense.

Des rivières au lit libre et des crues comparables

Comme les lagunes méditerranéennes, les rivières se ressemblent rarement. On pourrait trouver ainsi des tas de différences entre la Loire et la Durance, et on aurait raison. On peut citer leur longueur (1000 km contre 300), on peut aussi jeter un œil à leur module (source Wikipedia, qui cite la banque HYDRO):

module loire

module de la Loire à St Nazaire (période 1994-2008)

module de la Durance à St Paul les Durance, un des rares endroits où la rivière et le canal EDF sont confondus

module de la Durance à St Paul les Durance, un des rares endroits où la rivière et le canal EDF sont confondus (période 1918-2009)

Beaucoup de différences, donc, venues d’une géographie et d’un régime hydrographique bien différents.

Mais si on passe un pont sur la Durance ou la Loire suffisamment en aval de leur cours, et dans leur état « normal » (hors crue) on voit des rivières au lit incertain, « divaguant » étant le terme technique. On repèrera des dépôts de sable, de graviers, de galets, qui attendent la prochaine crue pour descendre un peu plus en aval, un peu comme on attend le bus, sauf qu’on ne sait pas quand il passera. On peut y voir des lits en tresse : ce cas existe sur la Loire (sans être la norme, c’est plutôt une rivière à méandres), il est plus classique de la Durance. En tous cas le lit semble libre sur la majeure partie du cours.

La Loire en aval de Tours

La Loire en aval de Tours

La Durance en aval de Cavaillon

La Durance en aval de Cavaillon

Une telle situation est assez rare sur des rivières de cette taille pour être notée : le Rhône, la Seine ou la Garonne ont dans leur partie aval des cours plus régulier et plus creusé, ce qui les rend encore navigables de nos jours. Ce n’est pas le cas de la Loire (en amont de Nantes) ou de la Durance sur lesquelles la navigation a été abandonnée dès le XIX au profit de la route et du train.

Bizarrement l’année 1856 est une crue marquante pour les 2 rivières, avec des débits estimés dans les 2 cas à 6000 m3/s. Elles ont inondé Avignon et Tours, et surtout les nombreux champs installés dans le lit majeur. Elle font toujours référence dans les aménagements (+ crue de 1980 pour l’amont du bassin versant de la Loire).

Des étiages qui ont justifiés des aménagements… et des oppositions

Pour l’agriculture (ou plus récemment le refroidissement des centrales nucléaires) des étiages trop marqués sont un problème que les hommes ont bien essayé de résoudre en créant des retenues d’eau en amont.

Pour la Durance cet aménagement a été réalisé à partir de 1955, avec le lac de retenue de Serre-Ponçon, suivi en 1972 du lac de retenue de Sainte-Croix sur le Verdon. Mais cet aménagement qui garantit 200 millions de m3 d’eau pour l’agriculture en été, a surtout été l’occasion de canaliser quasiment totalement la Durance pour l’hydroélectricité.

02a Centrales EDF

Pour la Loire, l’aménagement a été plus léger, essentiellement par quelques barrages dans la haute vallée, sans canalisation: essentiellement le barrage de Naussac dans le haut allier et le barrage de Villerest vers Roanne pour le soutien d’étiage et les centrales nucléaires

source SOS Loire-Vivante / European Rivers Network

source SOS Loire-Vivante / European Rivers Network

Si les barrages servent effectivement à réguler les étiages, ils ne sont jamais assez grands ou bien placés pour éviter les grandes crues. Des crues importantes ont ainsi eu lieu après les aménagements

  • en 1994 sur la Durance, avec un débit de 3000 m3/s à Mallemort (crue centennale) l’eau était alors trop boueuse pour que EDF la fasse passer par les canaux, de toutes façons limités à 250m3/s. Tout est passé par le lit naturel. Outre ses destructions physiques, cette crue a détruit le mythe de la « Durance domptée » qui avait justifié/permis un certain nombre de constructions dans le lit majeur depuis la réalisation de Serre-Ponçon. Le SMAVD (Syndicat Mixte d’Aménagement du Val de Durance) est largement né de cette crue.
  • en 1980 sur la Loire, une crue « cévenole »  (= courte et ne touchant que le haut bassin Loire-Allier) a tué 8 personnes à Brives-Charensac près du Puy en Velay.

La crue de 1980 a relancé un projet de barrage de Serre de la Farre (voir carte ci-dessus). Ce projet a été le lieu d’une grande mobilisation associative, d’envergure internationale, que nous détaillons ci-dessous en focalisant sur une association : SOS Loire-Vivante.

L’association SOS Loire Vivante

Le projet du barrage de Serre de La Fare date de 1986, en même temps que 3 autres barrages (Naussac 2, Le Veurdre, Chambonchard)

Dès le début plusieurs associations et quelques particuliers choisissent la guérilla foncière qui avait fait ses preuves entre autres sur le Larzac. Ils achètent des petits lopins de terre tous situés sur la future zone destinée à être inondée afin que les travaux ne puissent commencer avant tous les recours juridiques et l’expropriation dans le pire des cas.

En 1989 a été créée l’association SOS Loire Vivante. Cette association est le fruit de l’implication dans le combat de scientifiques, notamment germaniques, sous le mot d’ordre de défendre « le dernier fleuve sauvage d’Europe ». Il s’agissait d’éviter que la Loire soit bétonnée à l’image du Rhin, type d’aménagement dont ils commençaient à mesurer les défauts. Elle a été aussi souhaitée par des structures internationales dont le WWF, dont le président de l’époque, le prince Philip D’Édimbourg, est venu sur place, avec un discours clos par  » vive la Loire sauvage ! ».

SOS Loire Vivante aura alors plus ou moins un rôle de coordinateur de l’opposition au barrage.

En 1989, la décision de construire le barrage est prise, avec signature d’une déclaration d’utilité publique. SOS Loire vivante décide d’occuper le site du barrage, elle n’en bougera plus jusqu’au 31 juillet 1991, date à laquelle le premier ministre de l’époque Edith Cresson (à la suite du travail de son prédécesseur Michel Rocard sous lequel s’est effectué l’essentiel de la négociation) annonce officiellement l’abandon du projet de construction de barrage. La déclaration d’utilité publique est également annulée.

En janvier 1994, le ministre de l’environnement Michel Barnier confirme la suppression du barrage. Il confirme cependant aussi les projets de barrages de Naussac 2 (sur l’Allier) et de Chambonchard (sur le Cher), mais lancera la même année le Plan Loire Grandeur Nature, lieu d’une concertation nouvelle… Finalement seul Naussac 2 sera construit.

La victoire aurait pu mener à la démobilisation voire à la mort de l’association SOS Loire-Vivante. Il n’en fut rien. Elle connut au contraire un développement étonnant:

  • elle a poursuivi son action pour une Loire vivante, qui a mené au démantèlement de divers barrages (voir carte ci-dessus)
  • elle a élargi son objet aux rivières de toute l’Europe. Elle a ainsi changé de nom pour en avoir un double : à côté de « SOS Loire Vivante » existe depuis 2007 le second nom de « European Rivers Network France ». C’est dans ce cadre qu’elle a lancé et coordonne l’opération « Big Jump des rivières européennes » à laquelle L’Etang Nouveau a participé sur la Durance en 2013 et 2014.
  • elle a récemment lancé le « label » « Rivières sauvages » dans le but de récompenser/faire connaître les rares rivières restées sauvages en Europe. Pour ce travail cette fondation spécialement créée reçoit un financement de certaines Agences de l’eau et de l’Onema (entre autres).
  • sa structure est toujours celle d’une association mais elle emploie actuellement une dizaine de permanents. Mais son financement semble suffisamment bien réparti (plan Loire Vivante Grandeur Nature, diverses Agences de Bassin, parfois des conseil régionaux…) pour ne pas limiter le militantisme écologiste, à e qu’il nous est apparu.
  • Le conseil d’administration est d’ailleurs encore composé de militants historiques (et légitimes à ce titre) qui peuvent contrôler le travail effectué. Ce conseil se pose légitimement des questions sur son vieillissement et son renouvellement, mais la situation semble moins pire qu’ailleurs.
  • Elle organise chaque été une marche ou une randonnée cycliste (sur peu comme l’Altertour plus récemment) sur un lieu du bassin de la Loire (jusqu’ici). Ces randonnées permettent aux permanents et aux adhérents de se rencontrer longuement, mais ils leur permettent également de rencontrer des acteurs locaux qui leur servent de guide pendant une journée. Par exemple, cette année 2014, la marche partait de la source de l’Allier (principal affluent de la Loire) pour aboutir à le source de la Loire en passant par celle de l’Ardèche (affluent du Rhône). Le projet associé était de suggérer la création d’une réserve Unesco « Man and Biosphere » pour le massif, limité géographiquement (un « château d’eau ») dont partent ces 3 sources (auxquelles on pourrait également associer le Lot, qui en part également).
  • l’anniversaire de leurs 25 ans a été l’occasion d’une grande fête sur le site du barrage abandonné de Serre de la Fare

On doit donc constater que SOS LV

  • a développé une compétence très large et une reconnaissance internationale
  • a de biens meilleurs rapports avec les autorités que nous n’en avons, ce qui a mené à leur assurer un financement et leur permettre un fort développement
  • est bien meilleure pour l’organisation d’événements et la communication (à part leur site internet…)

Cependant ils ne sont pas membres du Plan Loire Grandeur Nature, qu’ils ont pourtant largement contribué à mettre en place. Cela nous rappelle notre maintien hors du Comité d’étang de Berre (ou de la Durance), et paradoxalement peut nous rassurer sur leur indépendance.

Une coopération possible : l’hydroélectricité

Depuis sa modification de statuts en 2007 et son « second nom » de European Rivers Network France », SOS LV peut statutairement intervenir sur la Durance. Mais leur logique, hors Loire, est plutôt d’animer des réseaux.

Son expérience sur la Loire ne nous est qu’en partie importable: les rivières conservent beaucoup de différences, naturelles et dans l’histoire de leur aménagement, et cette connaissance sera longue à acquérir.

Par contre un de leur futur combat portera sur le complexe hydroélectrique de Montpezat, qui retire à la Loire une partie importante de son débit (encore limité à ce niveau) pour le détourner vers un affluent de l’Ardèche. A cause d’une énorme différence de hauteur (630m!!) le débit détourné, même limité en valeur absolue, produit 138MW en puissance instantanée et une production de 295 GWh/an.

schéma Montpezat

Schéma du complexe hydroélectrique de Montpezat. Source : site d’un particulier, vérifié sur plaquette EDF

Cet équipement rappelle furieusement nos centrales de Saint-Chamas et de Salon de Provence, fonctionnant sur de l’eau détournée de la Durance vers l’étang de Berre et développant à elles 2 environ 150MW de puissance . Ce combat est plutôt derrière nous, mais on peut quand même rapprocher celui de Montpezat de celui que nous souhaitons mener pour que la Durance soit moins maltraitée par l’hydroélectricité, notamment en terme de débit réservé.

Les lâchers d’eau du complexe de Montpezat sur l’Ardèche sont également intéressants pour les canoés de l’Ardèche. Sur ce point on est proche du maintien en eau de « notre » lac de Serre-Ponçon ou des lâchers d’eau sur « notre » moyen Verdon pour les sports d’eau vive. Le tourisme de rivière est devenu une donnée importante pour eux comme pour nous.

Le but de SOS Loire Vivante à Montpezat est de gagner une augmentation le débit laissé à la Loire à ce niveau ainsi que la reconstitution de crues de toilettage de la rivières (crues petites et moyennes), dites morphogènes. Nous pouvons le rapprocher

  • de notre propre combat pour l’augmentation du débit réservé et le retour des crues moyennes morphogènes sur la Durance entre Serre-Ponçon et Mallemort
  • du combat de Robert Ferrato et son association de protection des lacs et sites du Verdon, sur le débit réservé dans le Verdon à partir du barrage EDF de Castillon, autrement que par des « chasses » qui sont bonnes pour les kayakistes mais pas forcément pour les poissons et le milieu naturel…  (ils demandent de passer le DR de 0,5m3/s à 2m3/s)

Leur stratégie est d’intervenir au plus tard lors du renouvellement de la concession du complexe. Celle-ci n’interviendra  qu’en 2029 mais EDF devra indiquer son souhait pour garder cette concession 12 ans avant, soit avant 2017, c’est à dire demain.

Tout ce que SOS Loire-Vivante gagnera pour la Loire à Montpezat sera bon pour nous et la Durance. Et inversement évidemment, mais les concessions des centrales de la Durance sont comme celle de Montpezat de 75 ans, et les mises en route ont été faites après (1966 pour St Chamas par ex. au lieu de 1954 pour Montpezat) donc ils seront pionniers.

Le renouvellement des concessions des barrages est le lieu d’un important lobbying de la part d’EDF au niveau de Bruxelles. En théorie l’ouverture du marché aurait dû permettre à tous les acteurs européens de concourir, assurant le meilleur prix. Dans la réalité EDF fait le forcing pour que tous les barrages d’une rivière fassent l’objet d’une seule concession, afin qu’un seul opérateur gère le bassin. C’est logique mais dans la pratique cela rendra le ticket d’entrée tellement cher qu’aucun autre opérateur ne pourra se présenter en concurrent. Les consortiums étrangers semblent avoir jeté l’éponge, GDF-Suez et la CNR semblent rester les seuls à pouvoir contrer, sans succès pour l’instant. Tout laisse à penser que EDF va continuer à jouer la montre et préserver ses bastions, mais peut-être un minimum de compétition se fera sur un « mieux-disant écologique ».

En tout cas il faudra tout exploiter et nous avons tout à gagner à mieux connaître SOS Loire-Vivante/ERN et à suivre leur combat sur Monpezat (entre autre !)

 

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Responses

  1. Excellent boulot Pascal, mais tu nous y as habitués !… Fernand


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