Publié par : pascal bazile | 19 septembre 2014

Les premières causes du recul des plages du Languedoc

Cet article est écrit à chaud (un peu trop sans doute le sujet méritant un développement au calme) pour réagir à un récent article de France 3 Languedoc Roussillon.

Cet article se trouve en lien ici, et l’image ci-dessous en est tirée:

photo F3 L-R sept 2014

L’article de France 3 L-R est titré « Les plages de l’Hérault disparaissent à cause de la montée des Eaux » , il est évident au vu de la photo que ce n’est pas ce qui se passe et que l’analyse et du coup la cause proposée sont largement fausses. J’ai personnellement fait un commentaire à l’article sur le site de  France 3 LR, dont je reprends ci-dessous le raisonnement.

La montée des eaux, un facteur pas (encore) déterminant

Au vu de la photo donc, il parait clair que beaucoup de sable a disparu: les bacs à recyclables étaient sans doute il y a peu de temps encore enfoncés dans le sable et la dame pouvait atteindre les couvercles. Une couche de 50 cm de sable est partie et la dame ne peut plus les atteindre. C’est un phénomène malheureusement assez fréquent sur les « plages qui reculent », mais ce qu’on voit beaucoup plus communément ce sont des arbres dons les racines sont peu à peu mises à nu. Par exemple sur l’étang de Berre on le voit un peu au nord de la plage de Figuerolles pour des tamaris.

Le recul de la plage de la photo est donc clair, par contre ce qui gêne dans l’article, c’est l’accusation simple de la montée des eaux. L’eau sur la photo ne semble pas particulièrement haute, le niveau de la mer n’est pas monté de 50 cm. Par contre une couche de 50 cm de sable est bien partie et la mer s’est étalée. Mais la mer est elle coupable? Oui sans doute, mais très indirectement et en tout cas pas toute seule.

Une plage est en effet un équilibre subtil entre une arrivée et un départ de sable: si l’arrivée est supérieure au départ, la plage « avance » et si c’est le contraire elle recule.

Des plages méditerranéennes en (des)équilibre dynamique

Sur le littoral méditerranéen français, on trouve traditionnellement à l’ouest du Rhône des plages qui avançaient jusque récemment et à l’est du Rhône des falaises. On l’expliquait par l’apport du Rhône en argile, limons, sable et galets, selon la force du moment du fleuve, qui sont ensuite déplacés vers l’est par un courant marin (parfois appelé courant celto-ligure). Les cartes des fonds marins ou des courants sont nettes sur ce point: le golfe du Lion globalement était en voie de comblement par sédimentation.

fonds mediterraneens (source geoazur.oca.eu)Carte des fonds marin (source site Géoazur ici)

carte_courants (université Paris 1)Carte des courants marins méditerranéens (source ici)

Le Grau-du-Roi, proche de la plage de la photo, est souvent cité en exemple pour convaincre de la progression des plages en plusieurs siècles: Aigues-Mortes, dont sont partis les bateaux d’une croisade emmenée par Saint-Louis, est situé à 5km dans les terres par rapport au Grau-du-Roi, ville beaucoup plus récente. La plage aurait donc progressé ici de 5 km, en formant d’ailleurs un certain nombre d’étangs littoraux.

Aigues-Mortes.10

Aujourd’hui globalement les plages de Camargue et du Languedoc reculent (même si certaines ponctuellement avancent: voir cet interview d’un scientifique).

Les élus, et le journaliste de cet article, imputent souvent la faute au réchauffement climatique et à la « montée des eaux ». Sans douter que ce phénomène puisse jouer un rôle dans le futur, il ne paraît pas encore déterminant aujourd’hui: on n’a pas prévu de faire évacuer le Grau-du-Roi ou les Saintes Maries de la Mer, ou plus près de nous Martigues ou Saint-Chamas, voire Marseille… Les élus cependant aiment bien cet argument parce qu’il reporte la faute sur l’ensemble de la communauté : on a tous consommé du pétrole, on a tous envoyé trop de CO2 dans l’atmosphère, il n’y a pas eu de décision claire de quelqu’un.

Par contre les apports telluriques du Rhône ont été fortement réduit et là on peut éventuellement rechercher une responsabilité ou mieux des solutions.

Le déficit du Rhône en matériaux solides, une meilleure explication

L’ouvrage collectif « le Rhône en cent questions » (ouvrage scientifique collectif consultable en ligne ici, plus particulièrement le chapitre 2) , indique qu’entre 1950 et aujourd’hui les apports en graviers du Rhône seraient passés de 400 000 t/an à 40 000 t/an (réduction de 90%) et les apports en matériaux fins (sables fins , limons, argile) seraient passés de 30 millions de t à 10 millions de t (réduction de 66%). Il faut supposer que pour les sables grossiers, ceux qui globalement forment les plages, on est entre les 2… Or depuis 1950 on a fortement aménagé les fleuves avec des barrages et des digues de canalisation et on en a extrait beaucoup de sable et de graviers pour la construction. L’ouvrage indique d’ailleurs en conclusion de chapitre : « Les aménagements de haute chute sur l’ensemble des affluents du Rhône expliquent entre autres la réduction des flux à la Méditerranée. Les autres causes de ce phénomène qui sont les évolutions climatiques, la reforestation des hauts bassins versants, etc… ont une in fluence certaine. Il faut souligner l’importance des volumes de sédiments stockés dans les marges fluviales (20 à 200 millions de m3). La réduction drastique de la liberté de divagation du Rhône a enclenché un processus d’engraissement naturel. Sans intervention humaine, ce processus paraît irréversible »

L’aménagement du Rhône et de ses affluents, au premier rang duquel la Durance pour laquelle nous nous battons, est pour nous clairement la principale cause du recul global du littoral de la Camargue, du Languedoc et même du Roussillon. Or cet aménagement a été décidé, par des structures, sinon des personnes, qui existent toujours, au premier rang desquelles EDF pour les barrages de haute chute… Si celui-ci a des conséquences sur le littoral qui n’avait pas été prévu ou a été sous-estimé, alors quelqu’un est responsable : le bureau d’étude ou le décideur.

Les extractions de sable et de graviers en rivière limitent logiquement les transits de ces matériaux par les rivières concernées jusqu’au Rhône et en Camargue. Or Lafarge, pour ne citer que le plus gros, a des sites d’extraction sur la plupart des rivières. Il serait logique que cette société (et ses clients) participent au « réengraissement » des plages qui s’érodent, ces transferts de sable par camion qui coûtent si cher aux riverains et leur collectivités (et autres mises en place d’épis…).

C’est ce que l’article évite de dire. Le réchauffement climatique a bon dos… Il empêche de regarder les causes les plus importantes et surtout les causes sur lesquelles on peut faire quelque chose au niveau national voir régional. Il faut revoir l’aménagement du Rhône et de ses affluents, au premier rang desquels la Durance, et améliorer le recyclage des matériaux de construction pour limiter les extractions en rivière.

C’est ce que doivent savoir les riverains des plages du Languedoc dont les commentaires (voire les soutiens) seront les bienvenus.

Un article plus complet du journal La Dépêche, qui date de 2007 mais reste largement actuel, se trouve en lien ici.

 

 

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